Les Humbles de la Mer 1/14

Texte

Chapitre I

Rien de plus pittoresque et de plus charmant, à la belle saison, que le petit port de pêche de Barfleur, creusé en plein roc, qui s'ouvre sur la Manche, à proximité du fameux raz de Gatteville, si fertile en naufrages, et dont la longue ligne blanchissante barre l'horizon, jusqu'au pied du phare à la haute colonne de granit dont la lanterne, une fois la nuit venue, illumine ces dangereux parages à la renommée sinistre. Les maisons, ou logis, qui le bordent principalement sur la rive orientale, en dehors de l'agglomération proprement dite, sont des habitations de pêcheurs, solides et trapues, comme ramassées sur elles-mêmes, pour mieux faire tête aux vents du large, presque toutes couvertes en chaume, à la mode d'autrefois, et où poussent, tout le long de la pente, un tas de végétations qui s'épanouissent, dès les premières effluves printanières, en de floraisons épaisses et variées.

La plus solitaire, la plus voisine du rivage, n'est guère qu'une masure, mais d'aspect réjouissant, dès le renouveau, sous les plantes grimpantes qui l'enserrent de toutes parts et lui donnent l'aspect d'un gros nid chatoyant et parfumé, au milieu d'une foison de graminées. A peine aperçoit-on sa porte un peu basse et les deux étroites fenêtres, au-dessus desquelles s'allonge une vigne mal taillée, dont les jets gourmands retombent presque jusqu'au sol, recouvrant de leur épais rideau, des fusching grimpants et même des roses trémières qui poussent et fleurissent quand même malgré tant d'ombre.

Dans le pays, elle este connue sous le nom de la Bretonne, depuis des temps assez éloignés, et, pour le moment, sert de logis au matelot pêcheur Blandamour. L'abondance et la joie n'y règnent pas précisément, mais bien plutôt la gêne perpétuelle et l'angoissante inquiétude des lendemains.

La ménagère est morte récemment, à bout de forces, au cours du précédent hiver, laissant quatre filles, dont l'aînée compte dix-huit ans accomplis et déjà remplace au foyer la disparue mais experte, et si entendue et travailleuse que le vide du logis semble s'être comblé de lui-même, et que Blandamour, en rentrant avec la marée, trouve toujours la soupe prête et fumante, sur la table branlante, à cause de l'aire inégale et ses vareuses de rechange si bien ravaudées et reprisées, qu'elles lui semblent toujours neuves et qu'il ne peut s'empêcher de le lui dire, ce qui la rend toute fière et heureuse.

Blandamour, brave homme alors et sobre, chose malheureusement trop rare le long des côtes, se réjouit d'avoir, pour intendante, une pareille fée, si laborieuse et si accorte, qu'elle est regardée par tous les garçons de Barfleur, en âge de chercher femme et de se mettre en ménage, et qui parfois, au hasard des rencontres, lui tiennent des propos galants, très honnêtes, dont elle s'effarouche cependant et qui la font rougir. Blandamour se doute bien de quelque chose et se dit qu'il n'aurait qu'à vouloir ; mais les trois bambines, que deviendraient-elles, une fois Clotilde mariée ? Et quel malheur pour lui de n'avoir point vu venir, à leur place, trois garçons solides et bientôt faits pour naviguer sur la mer jolie ! Chez ces rudes gens de mer, toujours à la peine, il est certain que les culottes sont préférables aux cotillons.

Aussi, ne voit-il pas, d'un bon œil, les manœuvres inquiétantes d'un voisin, pour se rapprocher de Clotilde et se trouver sur son chemin, trop souvent à son gré. C'est un gaillard de forte et belle prestance, ayant accompli son service militaire, dans la marine de l'Etat, et qui roule, dans la Manche, autant qu'il le peut, bord d'une solide barque d'une vingtaine de tonneaux, comme on en voit à Trouville et Grandcamp, et fréquemment passe des nuits au large, soit à traîner le chalut, soit dans le voisinage de fonds rocheux, à pas mal de milles dans le nord-ouest, et où le gros poisson pullule.

Assurément, ce serait un bon parti, pour une fille n'ayant rien, qu'un gaillard comme Pierre-Paul, ainsi nommé, parce qu'il fut trouvé un vingt-neuf juin, ficelé dans un panier d'osier, soigneusement déposé au fond d'une anfractuosité de roche, à l'extrémité même du port, et chaudement emmailloté dans les langes d'une assez grande finesse, mais sans la moindre marque. Un pêcheur de l'endroit qui se disposait à embarquer, à la marée du matin, sollicité par des vagissements plaintifs, s'approcha et s'empara du berceau et de son contenu qu'il transporta, sous son bras, tout droit chez le maire, car la mairie était fermée, à cette heure matinale, et il était visible que ce nouveau Moïse, de physionomie très avenante, ne se trouvait pas à l'aise et commençait peut-être à mourir de faim. Donc, il n'y avait pas de temps à perdre.

Le maire, levé avec le jour, se disposait à se rendre aux champs, et fut tout interloqué quand l'homme lui présenta sa trouvaille :

- Eh bien, dit-il, Barbenchon, que voulez-vous que je fasse de cela ?

- Ma foi, Monsieur le Maire, je n'en sais rien ; mais je ne puis pourtant le remettre où je viens de le trouver ; dans dix minutes, il aurait de l'eau par-dessus la tête, ou naviguerait vers le raz, à moins de couler dans le port, avec ses langes trempés. Et c'est pour cela que vous me voyez ici, car il n'y a pas de place, chez moi, pour un colis de cette sorte.

- D'accord, reprit le maire ; mais voyons d'abord si nous ne trouverons point quelque indication, ,en remuant ce paquet vivant.

Et, comme pour prouver, en effet, qu'il n'était pas mort, le nouveau venu se mit à crier de plus belle, ouvrant une bouche large et profonde comme le four du boulanger.

Mais les doigts du maire, pas plus que ceux de Barbenchon, n'étaient faits pour accomplir adroitement une pareille besogne, et il fallut l'intervention d'une servante qui déjà vaquait au nettoyage matinal de la cuisine. Et pendant que celle-ci, toute stupéfaite, déficelait le colis, sans savoir ce que cela voulait dire :

- Barbenchon, dit le maire, je parierais que c'est un garçon, rien qu'à la façon dont il crie ; les fillettes, dans leurs premiers jours, ne possèdent généralement pas un pareil organe.

Et, en effet, quand la servante eut adroitement enlevé les épingles qui fixaient les langes, apparut un gaillard robuste, qui semblait ne demander qu'à vivre, tout en continuant sa chanson. Le linge ne possédait pas la moindre marque, ou plutôt, c'était visible, il avait été soigneusement démarqué ; mais qu'elle ne fut pas la surprise du trio, lorsque la servante retira, d'un morceau de toile fine, également épinglé, une liasse de trente billets de mille francs, et, sur une feuille de papier très ordinaire, des indications précises sur l'emploi de la somme, d'une écriture assez vulgaire, vraiment semblablement déguisée mais fort lisible : le quart pour qui l'élèverait, et le reste pour lui acheter un bon bateau de pêche quand il serait d'âge à naviguer pour son propre compte ; car on désirait pour lui ce beau métier. C'était tout, et l'on eut beau chercher quelque indice de son origine, ce fut peine perdue. La naissance de Pierre-Paul demeura mystérieuse.

Le maire, qui était un brave homme, jugeant qu'il n'y avait pas de temps à gaspiller, pour se mettre en quête d'une mère nourricière, en mesure d'allaiter l'intrus, interrogea Barbenchon :

- J'y pense, dit-il, cela ne ferait-il pas l'affaire de votre femme ? Autant elle qu'une autre pour profiter de l'aubaine !

L'affaire fut vite arrangée. Barbenchon, qui trouvait, au début, sa maison trop étroite pour recevoir un nouvel hôte, subitement converti à la vue des billets soyeux, la jugea devenue aussitôt assez grande et déclara qu'il fallait seulement le consentement de sa femme dont il ne doutait pas et qu'il allait s'en informer sur l'heure. Pour une fois, cela valait bien, la peine la marée l'attendait.

- Et dites-lui, Barbenchon, reprit le maire, qu'en vertu de la loi, c'est moi qui suis le tuteur légal de l'enfant, et que si elle veut s'en tenir à trente francs par mois, jusqu'à épuisement de la somme stipulée, l'affaire sera réglée, sans plus de pourparlers et d'histoires.

Trente francs par mois, c'est une somme, dans la demeure d'un tâcheron de la mer, déjà chargé de famille et dont la femme, récemment accouchée, une robuste Cotentinaise, avait du lait à revendre. Barbenchon s'éloignait, tout content de bonne nouvelle qu'il emportait avec lui, lorsque, le maire, sur le pas de sa porte le rappela.

- Et vous ajouterez, Barbenchon, que pour la layette, c'est moi qui m'en charge, et que, dans la journée, je la commanderai chez Melle Félicité Dalidan.

Avant tout, il songea qu'il était prudent de penser au baptème de l'enfant, car, c'était hors de doute, la cérémonie avait été négligée pour ne pas faciliter les recherches. Et quand meme, deux fois valent mieux que pas du tout, et l'enfant fut inscrit sur les registres de l'état-civil, à la mairie et à l'église, sous el double nom de Pierre-Paul. En outre le maire se chargeait de veiller sur lui, pendant qu'il grandirait, et de faire prospérer au mieux la petite fortune qui devait lui revenir plus tard, suivant les instructions laconiques de ceux qui l'avaient abandonné.

Ainsi fut fait, et dans le logis Barbenchon, l'enfant trouvé poussa comme un charme. Pendant quelques jours même, ce fut un pèlerinage ininterrompu, et les commères se succédèrent autour du berceau de Pierre-Paul, pleines de sollicitude en apparence, mais surtout curieuse, et quelque peu jalouse de ces trente francs mensuels, bons pour allonger l'ordinaire de la cambuse, sans compter, ce qui reviendrait après coup, de la somme réservée, pour l'entretien de l'enfant et que le maire se chargerait de compter lui-même entre les mains des nourriciers, quand le petit, devenu assez fort, commencerait à gagner sa vie à la mer, en compagnie de Barbenchon qui lui enseignerait le métier, on l'engagerait, en qualité de mousse à bord d'une barque grancampaise ou granvillaise, montée par les premiers et les plus hardis matelots pêcheurs de la Manche.

Quand il fut en âge d'être mis au courant, et que lui fut révélé le secret de sa naissance, c'est-à-dire ce que l'on savait de sa singulière venue au monde, il ne manifesta mi étonnement, mi émotion. De jouer tout le long du jour, quand il n'allait pas à l'école, sur la grève ou dans les champs voisins, en compagnie des bambins de son âge, cela lui inspirait, comme à presque tous, le goût passionné de la mer. Son grand plaisir était de contempler les navires long-courriers chargés de toile, ou les steamers vomissant des flots de fumée noire, accourant du large pour venir prendre connaissance du sémaphore ; et sous l’œil de Barbenchon, il arrivait rapidement à comprendre le langage des signaux, par la combinaison et le jeu des pavillons, ce qui lui paraissait merveilleux.

Les jours passèrent, le temps marcha, et quand nous retrouvons Pierre-Paul, il est patron du cotre chalutier le Pluvier, inscrit à La Hougue et construit à Saint-Vaast, sur les chantier d'un spécialiste renommé ; et le maire, vieilli mais toujours alerte, avait fait valoir son petit bien avec tant de probité, de prudence et d'adresse, que tout payé, bateau, voilure, gréement, rechanges et tout ce qu'il s'ensuit, il lui restait une somme assez rondelette, de sorte que tout en gagnant sa vie, avec le métier qu'il adorait, il se trouvait pourvu d'une bonne réserve pour les mauvais jours qui surviennent, à la mer, au moment où on les attend le moins.

Aussi, toutes les filles de Barfleur, en âge de songer au mariage, lui faisaient-elles les doux yeux, d'autant plus qu'il était joli garçon moins vulgaire d'allures que tous les camarades, même quand, coiffé du lourd suroît et couvert de ses vêtements cirés imperméables, il embarquait, par mauvais temps.

D'où sortait-il ? On l'ignorait, mais qu'importe ! Et qui pouvait affirmer qu'un jour ou l'autre, il ne lui viendrait point une seconde fortune ? Assurément, ceux-là ne tirent point le diable par la queue qui peuvent coudre, dans un sac de toile la somme dont les répliques étaient, par les soins du maire, en dépôt chez le notaire de Barfleur et s'arrondissaient tous les ans, puisque Pierre-Paul n'y touchait pas.

Voilà ce qui se disait, le soir, dans certaines demeures de pêcheurs, où parents et filles ne bâtissaient pas précisément des châteaux en Espagne, mais voyaient venir en imagination, sur la Manche, des barques chargées d'or qui traversaient le raz, sans la plus petite avarie, et venaient s'amarrer au quai, à l'heure de la haute mer, à l'adresse de Pierre-Paul, bientôt riche comme un nabab de l'Inde. Quoique cela, ce qu'il possédait à cette heure, était largement suffisant pour éveiller les convoitises et justifier de nombreuses coquetteries.

Lui seul, cependant, était satisfait de son sort ; mais il passait pour fier, parce qu'il ne tenait nul compte des œillades à son adresse. Le long du littoral, un gaillard célibataire, à vingt-quatre ans, est close assez rare pour être remarquée ; mais Pierre-Paul avait son idée sans doute, car il ne répondait point aux avances et passait pour indiffèrent ou pour un garçon pas pressé, ayant le temps d'attendre, froid et inattaquable, jusqu'au jour où tomberait du ciel une princesse qui viendrait le chercher, avec une dot de valeur au moins égale à la somme trouvée jadis dans ses langes.

Les filles en étaient même si persuadées, qu'en imagination elles lui arrachaient déjà les yeux, sans voir que la dite princesse attendue logeait à l'entrée du port, dans une masure n'ayant rien de féerique, et où il n'y avait point place pour le plus petit trône. Dans la quantité des soupirantes, pas une toutefois ne désespérait, et la plupart en cachette, le soir venu, s'en allaient, un peu en dehors du bourg, jusqu'à la niche maçonnée contenant la statuette, assez grossière, du bienheureux Thomas-Élie, de Biville, qui fut aumônier du bon roi Saint-Louis, entourée de fleurs, à la belle saison, et pendant l'hiver, de rubans et de faveurs de toutes les nuances, bientôt ternis par les pluies battantes et les bourrasques de neige.

Il faut croire que le bienheureux faisait la sourde-oreille, ou bien qu'il ne voulait pas se charger de pareilles commissions pour le ciel, un saint qui se respecte n'étant pas fait pour s'entremettre en ces sortes de démarches. Plus sûrement, les imploratrices étaient si nombreuses qu'il ne savait à laquelle entendre et s'en tenait à la plus stricte neutralité.

Quant à Pierre-Paul, il faisait quotidiennement de la bonne besogne marine, excepté le dimanche, toutefois, jour où les bateaux de pêche restent au port, couchés en plein chenal sur le fond vaseux, jusqu'à la fin du jusant, redressés avec le flux et tirant dur sur leur amarres jusqu'à la mer étale, c'est-à-dire à la limite de son mouvement ascensionnel, avec défense, par ordre supérieur, d'aller plus loin.

Ces jours de repos régulièrement observés, les hommes endimanchés se réunissent par groupes, sur le quai et disputent, assis sur les marches du calvaire, ou sur les bancs de bois qui entourent la maison-abri du canot de sauvetage, trop souvent dans les débits de boissons qui ne manquent pas dans le bourg.

Ceux qui parviendront à en faire diminuer le nombre auront bien mérité de la patrie !

Pierre-Paul n'y mettait jamais les pieds et préférait s'entretenir avec les anciens, dont la conversation est toujours instructive et dont l'expérience ne peut qu'être utile à de plus novices qui se sentent disposés à bien faire.

Il en était un dont il recherchait, de préférence, le voisinage, mais dont l'accueil réfrigérant le décontenançait, Blandamour, le père de Clodilde, qui le tenait à distance, au grand ébahissement des camarades surpris car ils savaient Pierre-Paul très amoureux de sa fille aînée et ne comprenaient pas que la porte de la Bretonne ne s'ouvrit pas toute grande à ce galant, unique propriétaire d'une barque solide, et récemment muni du brevet de maître au cabotage accompagné des félicitations unanimes des examinateurs de Cherbourg. Si bien que si le cœur lui en disait, un jour de naviguer jusqu'au fond de la Méditerranée, il n'aurait qu'à se défaire du Pluvier, à joindre le montant de la vente aux quelques billets de mille qui lui restaient et à prendre une part dans un grand caboteur qu'il commanderait et qui lui rapporterait gros.

Pierre-Paul n'y songeait point. Il se trouvait bien là, dans ce pays où il était né, en quelque sorte, attiré et retenu par deux yeux qui se faisaient très doux, sur son passage ; mais il ne s'expliquait pas la conduite de Blandamour, ses hésitations, sa grande froideur même et la façon soupçonneuse, presque gênante, dont il le surveillait, quand il n'était pas en mer.

Souvent, la velléité le poussait d'en causer avec lui, mais comment s'y prendre ? Le père de Clotilde n'était point d'un abord facile. De plus, celui-ci s'attendait sans doute à ce qu'il voulait lui dire et faisait tout pour éviter sa rencontre.

Ce n'était point l'aisance de Pierre-Paul qui le gênait : quelle aubaine, au contraire, de voir pénétrer dans la Bretonne le jeune patron du Pluvier, le plus fin bateau de Barfleur, et le plus grand, tandis que lui, en supposant encore qu'il vécût un bon nombre d'années, n'aurait jamais à partager, entre ses quatre filles, que la masure qui se crevassait et se lézardait un peu plus tous les jours, et sa méchante barquette, déjà radoubée dix fois comme une vieille vareuse usée, et qui valait bien cent écus.

Autre chose lui tenait au cœur : l'origine inconnue de ce sans-famille. D'où sortait-il ? Pas plus de nom que d'acte de naissance ! Sans doute quelque fille riche, ou plus loin, ou plus près, plutôt plus loin que dans les environs, où l'on aurait bien fini par découvrir quelque chose, qui avait oublié d'être vertueuse, et dont le misérable complice s'en était venu, qui sait ? peut-être jusque du midi de la France exposer le pauvre petit diable au bord de la Manche, peut-être même d’Angleterre, beaucoup plus voisine, c'est vrai, mais que la mer éloignait davantage. Est-ce que le maire lui-même n'avait pas dit autrefois que l'écriture du billet qui accompagnait le magot, ressemblait à une écriture anglaise ? Alors, c'était encore bien plus grave. Donner sa fille à un sans-famille très probablement, ce n'était déjà pas commode, mais à un amoureux de sang anglais, c'était encore pire ; et Blandamour, héritier d'une haine d'origine séculaire contre le voisin de l'autre côté de l'eau, n'y voulait même pas songer. Il n'y avait déjà pas si longtemps, que, rabrouant de la belle façon deux peintres anglais qui désiraient reproduire l'intérieur de la Bretonne, dont les murs pouvaient bien dater de l'occupation, maudite à travers les générations, il leur avait assez brutalement fait entendre de chercher ailleurs, là-bas, du côté de Gatteville, pour exemple, où restaient tant de souvenirs matériels du passage des envahisseurs, et des noms de lieux à peine défigurés.

Deux empêchements se présentaient donc aux yeux de Blandamour ; la tare de la naissance inconnue et la tare probable de l'origine ou plutôt de la race. Comme il manquait d'éloquence, il eut été fort embarrassé, sans doute de fournir de bonnes raisons de ses singuliers scrupules ; mais il n'était pas homme à en démordre, d'autant plus qu'il savait, par de mauvaises langues toujours empressées à mal faire, que Pierre-Paul rôdait dans le voisinage de la Bretonne, quand lui-même traînait ses lignes en dedans du raz, depuis Barfleur jusqu'à Maltot et même sous Gouville. Aussi, avant de gagner le large, prenait-il soin de prévenir son aînée et de l'engager à ne pas prêter l'oreille aux paroles enjôleuses du jeune patron du Pluvier, et même à le fuir comme la peste ou à lui fermer la porte au nez, comme à un chemineau dangereux.

Clotilde ne comprenait pas grand' chose cette prescription et s'en désolait mais le père était intraitable et, même en mer, observait autant qu'il le pouvait, la Bretonne pour voir, si, en son absence, quelqu'un de suspect ne pénétrait pas dans la maison, ou ne s'entretenait pas, au seuil, avec sa fille ; car à son idée, ce quelqu'un ne pouvait être autre que Pierre-Paul. Mais, il n'est rien de tel que les amoureux pour éluder les consignes les plus sévères, et pour passer au besoin par le trou d'une aiguille, comme le chameau de l'écriture . Si bien que par une claire matinée, Pierre-Paul circulant comme par hasard, en vue de la cambuse de Blandamour, aperçut, au seuil, Clotilde savonnant le linge de la semaine, dans un grand chaudron de cuivre, en équilibre sur un trépied de bois de chêne assez mal équarri, en toilette matinale, les cheveux sur les épaules et les bras enfoncés jusqu'aux coudes dans l'eau savonneuse.

Plus embarassé qu'à la barre du Pluvier par gros temps, il ne savait comment s'y prendre pour entrer en conversation et se rapprochait lentement en froissant, entre ses doigts, sa casquette vernie. Enfin, il se posa devant elle, aussi rouges l'un que l'autre, et n'osant rompre le silence. Le mieux était d'entamer la conversation d'une manière banale, et ce fut le temps qui, comme toujours, servit de prétexte :

- Bonjour, Mlle Clotilde, dit-il enfin, rien moins que rassuré. Voilà un temps de bénédiction, avec beau solide et bonne petite brise, et c'est plus qu'il n'en faut pour faire excellente pêche. Vous ne vous imaginez pas comme je suis heureux de vous voir avant d'embarquer. Autrement, ce serait mauvais signe pour toute ma journée.

Cela ne lui faisait pas de peine d'entendre la voix de Pierre-Paul, car elle en rougissait davantage encore, et son charmant visage paraissait radieux, au milieu des ses boucles blondes et frisottantes :

- Pierre-Paul, fit-elle, au bout d'un moment ; quand nous nous rencontrons, vous- me dites toujours la même chose.

- Et cela vous fait probablement de la peine, Mlle Clotilde, puisque vous me le reprochez.

- Non, ne croyez cela, au contraire, j'en suis très joyeuse ; mais je ne voudrais pas vous entendre parler ainsi, parce qu'il ne m'est pas permis de vous répondre, selon mon cœur. Vous savez aussi bien que moi ce que la mer nous réserve. À tout instant, un malheur peut survenir. Ils ne sont pas rares, par ici, depuis quelque temps, et c'est une raison de plus pour moi de ne pas déserter. Que deviendraient, sans moi, les trois fillettes qui dorment encore, là-dedans, à poings fermés ?

Elle indiquait, du geste, la façade fleurie de la Bretonne que le soleil matinal inondait de rayons.

- Ce que vous venez de dire est très mal, Mlle Clotilde, et vous savez bien que je n'apporterais pas ici la misère, mais bien plutôt une plus grande aisance pour tous. Ce serait la joie de ma vie d’être ainsi accueilli. Pourquoi le patron Blandamour ne veut-il rien entendre de cela, quand je lui en parle ? Ne croyez-vous pas, cependant, qu'à bord du Pluvier il serait beaucoup mieux qu'à faire la petite pêche dans le voisinage du raz ?

- Ça, c'est bien sûr, interrompit-elle, et tout le monde y gagnerait.

- Vous ne dîtes pas non ; et moi, c'est avec plaisir, croyez-le, que je naviguerais sous ses ordres, car c'est un marin fini ; mais voilà, dès les premiers mots, il devient de mauvaise humeur et m'impose silence brutalement. Croiriez-vous que la dernière fois que je me suis risqué à lui parler de vous, il s'éloigna avec colère en me disant : « Inutile de revenir sans cesse là-dessus ! Combien de fois faudra-t-il te répéter que ni Clotilde ni moi ne voulons de ton argent, parce que nous ignorons d'où il vient ? » Je voulus lui dire que l'argent qui vient de la mer a la même couleur que tout autre, et qu'on le gagne à la force du poignet et au péril de sa vie. Il refusa de m'entendre et, comme toujours, s'éloigna en bougonnant. Et, voyez-vous, ce que je voudrais savoir, Mlle Clotilde, c'est si vous pensez comme lui ?

- Peut-être que non, du moins pas toujours ; mais c'est mon père, Pierre-Paul, et quand il a parlé, je n'ai rien à dire.

- Je ne prétends pas que vous ayez tort, Mlle Clotilde, et c'est même à cause de cela que tout le monde, ici, vous tient en grande estime. Mais, s'il en est ainsi pendant quelque temps encore, vous vous marierez quand il le voudra, et avec qui il voudra ; et voilà la triste vérité, qui me bouleverse du matin au soir, et même pendant la nuit, quand le Pluvier bourlingue au large et que j'ai dans les oreilles la sinistre et obsédante musique du raz.

- Si ce n'est que cela, tranquillisez-vous, Pierre-Paul, car je suis ma maîtresse ; et si je ne me reconnais pas le droit d'épouser qui lui déplaît, j'ai bien celui de refuser qui lui plaira.

- Vous dîtes cela, Mlle Clotilde ; mais douce et obéissante comme vous êtes, vous ne le feriez pas. Enfin, une supposition, si votre père m'agréait, que feriez-vous ? Voudriez-vous de moi ?

Elle devint, tout d'un coup, presque aussi rouge qu'un coquelicot parmi les blés murs, et, dans un murmure qui le charmait :

- Pierre-Paul, dit-elle, je prie tous les jours pour qu'il en soit ainsi.

Et comme, à ce moment là, de petites voix piaillardes se faisaient entendre dans l'intérieur de la Bretonne, elle se mit à tordre son linge d'où la mousse de savon bleuâtre dégouttait, pour le détordre presque aussitôt et l'étendre sur la haie voisine de tamarins touffus et déjà fleuris. Les appels redoublant des petites sœurs affamées, elle fit à Pierre-Paul un geste d'adieu. Lui demeurait là debout, roulant toujours entre ses doigts sa casquette vernissée jusqu'au moment où elle pénétra dans la Bretonne et disparut.

Chapitre 2 >

Auteur

Charles Canivet

Ouvrage

Journal de la Manche et de la Basse-Normandie

Année

1910

Source

Gallica