Fleur de Montagne 8, par Marie Le Miere

Texte

VIII.

Le train vient d'être signalé dans le gris des nuages et du soir, le vent souffle des terres, apportant, par intervalles, le grondement de la machine approchante. Un employé préposé aux bagages traverse précipitamment la voie en roulant un camion : c'est un jeune, récemment arrivé à Barfleur. Abordant un collègue, il lui demande:

- Quel est donc ce vieux à barbe blanche, qui est planté là comme une borne et que tout le monde regarde ?

- Celui-là, mon cher, c'est l'ancien notaire Le Vallier, qui attend son fils « ; le Canadien » ;. Vous ne savez pas l'histoire de la famille ? Un fait divers très palpitant ! Ça pourrait s'appeler : « ; Les frères ennemis » ; ... Lequel a raison ? Lequel a tort ? La bouteille à l'encre, mon garçon, la bouteille à l'encre !

- Ah bah !

Et le camionneur; en rentrant dans la gare, coule, sous la visière de sa casquette, un regard perçant vers le vieillard immobile.

Ces curiosités vulgaires, inconsciemment insultantes, M. Le Vallier les a bien prévues pour ce soir, et il les a redoutées pour Marie et les enfants. Mais déjà il est hors d'état de s'en émouvoir lui-même. Est-ce l'ébranlement du sol, est-ce celui de son cœur qui imprime à son être entier cette trépidation désordonnée ? Un feu rouge apparaît là-bas, grandit, grandit, éblouit les yeux malades qui le fixent, hypnotisés… Tout est rouge maintenant, tout se brouille, tout vacille. Soudain, il se sent happé, enlacé aux épaules par deux bras vigoureux ; une exclamation brève, pénétrante, sonne à ses oreilles :

- Mon père !

- C'est toi, mon fils ?

Un moment ils restent là, cœur contre cœur, visage contre visage. Le reste n'existe plus. Puis M. Le Vallier, blanc comme un mort, s'écarte de la robuste poitrine pour essayer de distinguer nettement cet être de vie intense, cet homme à la stature athlétique, aux traits hardis, à la barbe noire et touffue. Son fils !... Oh ! son fils !

- Appuyez-vous, mon père, dit Jacques tout haut, en se redressant avec un regard qui a pour effet immédiat de faire le vide à dix pas à la ronde.

C'est donc son père, cette ruine tremblante ? Voilà l'ouvrage de cinq années ?... O Dieu !

- Mes bagages à l'omnibus, ordonne le voyageur en tendant son billet. Vous savez l'adresse.

Sa voix retentit, presque impérieuse ; on devine en lui l'homme habitué aux larges espaces et familiarisé avec toutes les initiatives. Tenant toujours M. Le Vallier par le bras, il l'entraine au dehors ; pendant des minutes, ils se taisent : l'émotion est trop écrasante. Sur le quai seulement, le père embrasse d'un geste mal assuré la perspective du port, dominé par la masse trapue de l'église, fermé par les lignes blanchâtres du môle et de la jetée qui s'avancent l'un vers l'autre pour croiser leurs feux ; puis il balbutie :

- Reconnais-tu ?

- Oui, répond le jeune homme d'une voix saccadée ; je reconnais tout.

Le retour au pays ! Ces mots ne peuvent avoir pour Jacques Le Vallier leur sens ordinaire : à son amour de la terre natale se mêle trop d'amertume et de ressentiment. Pourtant – oh ! qui s'en étonnerait! - l'odeur de la mer, le bruit de la houle, le timbre du clocher sonnant 7 heures, la chanson de quelques matelots qui passent, lui causent une ivresse irraisonnée. Et, à mesure qu'il approche de sa maison, de sa mère, une douceur chaude lui gonfle le cœur. Sa langue se délie, il interroge :

- On va bien, chez nous ?

- Oui. oui, on t'attend. Les petits ont organisé toute une fête. Paulette a ravagé les parterres de Mlle de la Croix-Hougue, et Raymonde a mis un corsage brodé. Mon pauvre ami, je ne sais plus ce que je te dis, je perds la tête. Je ne t'ai pas demandé de tes nouvelles, je crois. Entre vite, vite.

Le chalet montre ses fenêtres lumineuses dans le lierre ; un cri vibrant, jailli du seuil, ébranle la maison du haut en bas. Jacques se trouve, sans trop savoir comment, dans la salle à manger, éblouissante avec sa table couverte de linge neigeux et de porcelaines immaculées. Mais il ne voit rien. Il soutient sa mère qui sanglote doucement, faiblement, sur son épaule, et des gouttes brûlantes tombent dans les cheveux de Mme Le Vallier. Il pleure, le grand Jacques aux traits de bronze. Il pleure, le combatif à l'âpre volonté. Suzanne, plus pâle que jamais, reste immobile à deux pas de son frère, tandis que les enfants, impressionnés, se blottissent contre un meuble en se tenant par la main.

Jacques essuie brusquement ses larmes et se met à sourire.

- A toi ! dit-il à sa sœur en l'étreignant puissamment ; chacun son tour… Comment, c'est la petite Raymonde, cette belle demoiselle, qui s'avise de rougir, ma foi ! Ceux-ci, je ne les reconnais pas, je les devine... Ils étaient presque poupons, et maintenant, acheva-t-il, en levant successivement à bout de bras les deux benjamins, c'est maître Henri, un futur Brazza, et pour le moment, un solide gaillard. C'est Mademoiselle Paulette, dernière en âge, première en sagesse... Qui est-ce qui proteste, par là?

Le jeune homme est transfiguré : il montre, en cet instant, le fond de sa nature, très affectueuse, faite pour les saines joies, et qui s'épanouirait exubérante sans la compression de la douleur.

Un quart d'heure après, il est à table, au milieu d'énormes bouquets.

- Oh ! mon enfant, te soigner, te servir, murmure la mère dont le visage émacié rayonne.

Oui, c'est une vraie fête : la sensation du home et de la famille retrouvés après des années d'absence est de celles qui dominent, tout pendant les premières heures. Il y a là de chers ignorants qui jouissent sans arrière-pensée, et dont l'entrain est éminemment contagieux ! On questionne coup sur coup sans attendre les réponses, les exclamations bondissent pêle-mêle d'un bout à l'autre de la table. M. Le Vallier lui-même sourit, plaisante, Henri et Paulette crient sans que personne songe à les rappeler à l'ordre ; promptement enhardis, ils examinent leur frère comme un phénomène. Sa barbe surtout excite leur admiration.

- Pourtant, je l'ai vue bien plus longue dans un rêve que j'ai fait, déclare Henri. Tu te promenais dans une forêt d'Amérique…

- Cela m'est arrivé plus d'une fois, répondit Jacques, amusé.

- Oui, mais cette fois-là tu ressemblais au héros d'un de mes livres, tu avais une barbe pareille à une crinière de lion, un chapeau tout bossu et tout troué...

- Le trappeur Œil-de-Lynx ! s'écria Raymonde, en éclatant de rire.

Auteur

Marie Le Miere

Ouvrage

quotidien La Croix

Année

1913

Source

Gallica