Fleur de Montagne 1, par Marie Le Miere

Texte

Le train filait déjà le long du Gave tout en feu... Les montagnes fuyaient une à une... Bernadette ferma les yeux, en proie à une sensation d'arrachement qui la fit presque défaillir.

Quand elle les rouvrit, le décor avait changé... Sur un fond sombre se détachait en blanc une forme svelte et pure : la basilique de Lourdes.

Du clocher aérien tombaient tous les apaisements, toutes les espérances, toutes les forces. L'inconnu s'éclairait à cette blancheur lumineuse, et ce geste, montrant le ciel, semblait dire à Bernadette :

- Dieu le veut : en avant pour Lui.

I.

- Le train pour Barfleur, Monsieur, s'il vous plaît ?

L'employé qui passait, balançant une lanterne, eut un regard curieux pour la voyageuse si brune et si fine, dont la voix douce se nuançait joliment d'un accent méridional.

-Par ici, Madame.

Retenant d'une main les plis de sa jupe, de l'autre le bord de son chapeau, elle traversa, dans le vent, le terre-plein qui sépare, à la station de Montebourg, les gares des deux lignes, et ce fut comme un envolement d'hirondelle par le crépuscule brumeux... Qu'elle était lasse, pourtant ! L'étourdissant voyage ! Collines, plaines, forêts, cours d'eau, s'encadrant tour à tour dans la portière, silhouettes de monuments émergeant de la confusion des villes, types curieux, scènes inédites, costumes pittoresques, toutes ces images se noyaient, à présent, dans la plus intense fatigue cérébrale. Bernadette n'avait plus qu'un désir : arriver, finir n'importe où, n'importe comment, cette course vertigineuse.

Enfin, la voici dans le petit train côtier, qui va lui faire franchir sa dernière étape. Une animation bruyante règne sur la voie ; parmi les falots qui dansent, des hommes d'équipe se démènent. Plongeant ses yeux dans le gris du dehors, la jeune fille est étreinte au cœur par la monotonie de ces étendues. Comme le voyageur, arrivé en pleine mer, s'obstine à chercher une terre à l'horizon, Bernadette cherche des montagnes… Puis, jetant un coup d'œil sur son livret Chaix, elle soupire involontairement:

- Dix minutes de retard !

-Il faut toujours de la patience sur terre, n'est-ce pas, Mademoiselle ?

Bernadette regarda sa voisine d'en face : une femme coiffée d'une capote noire, enveloppée d'un châle de tricot et tenant ses mains étalées sur le couvercle de son panier.

- Savez-vous, Madame, questionna-t-elle, ce que nous attendons pour partir ?

- On embarque le beurre, Mademoiselle, le beurre de M. Brégay… Voyez-vous la grande usine, là-bas ?

Mais la jeune fille eut beau dilater ses prunelles, elle n'aperçut qu'une traînée de clarté diffuse dans l'ombre des campagnes.

- Alors, remarqua-t-elle, en retrouvant son sourire, dans ce pays les marchands de beurre ont le privilège d'arrêter les trains comme bon leur semble ?

- Vous ne connaissez pas M. Brégay ! Un homme riche, Mademoiselle, et qui en a de l'influence ! Il emploie cinq cents ouvriers ; il expédie trois fois la semaine en Angleterre sur des bateaux à lui. Et puis, il a fondé un journal... Il sera sûrement député aux prochaines élections.

Bernadette se dit que cette personne bien informée serait peut-être en mesure de lui fournir un renseignement utile.

- Etes-vous quelquefois allée à Barfleur ? lui demanda-t-elle.

-Je crois bien ! je suis de Quettehou.

- Connaissez-vous le château de Rochevigné ?

- J'y suis entrée une fois, du temps qu'on visitait. C'est bien beau ; il paraît que c'est historique. Et c'est plein de tableaux, de vieilles choses précieuses... On dit qu'il y en a pour des millions, Mademoiselle ! Mais voilà peut-être dix ans qu'on ne visite plus et que la propriété est « bastillée » d'un bout à l'autre. On ne voit jamais la dame, on ne sait rien par les domestiques qui ne parlent à personne... Ah ! on en raconte, des histoires... Dieu merci, nous voilà parties !

… Une recluse mystérieuse... un château fantastique sur lequel des légendes couraient dans le pays... Le cerveau douloureux de la jeune fille ne lui permettait guère d'approfondir ces révélations. D'ailleurs, cette dernière étape ne devait être, hélas ! ni la moins longue ni la moins fatigante. A mesure qu'on approchait du but, les arrêts se multipliaient et s'allongeaient ; puis le train se lançait avec des efforts éperdus, hurlait d'une voix gémissante comme pour se plaindre d'un tel surmenage, cahotait sur ses ressorts d'un modèle primitif. La nuit était, maintenant, compacte comme une muraille, et Bernadette, n'en pouvant plus, finit par s'assoupir.

- Barfleur ! Tout le monde descend.

A ce cri, elle s'éveilla, se leva, prise de vertige, et se trouva, sans savoir comment, sur le trottoir. Un froid humide l'avait brusquement saisie aux épaules ; un tumulte lui emplissait les oreilles. Elle crut sentir un choc brutal : le phare de Gatteville lui envoyait en plein, dans les yeux, ses projections fulgurantes. Aveuglée, assourdie, elle fit quelques pas à l'aventure… Oh ! ce vent ! Ce n'était plus le vent de montagne procédant par soubresauts violents : il avançait d'une seule poussée, comme une masse, et l'on pensait à une force victorieuse qui va tout engloutir. C'était le souffle de la géante que Bernadette devinait à droite, sous les étoiles multicolores de la passe. La petite ville égrenait encore, au long du bassin, quelques rares lumières ; des navires de pêche, balancés par la houle, découpaient leurs mâtures sur l'embrasement intermittent du Nord. Un peu égarée, Mlle Josselin tournait sur place, attendant... elle ne savait quoi... Il fallait bien qu'elle s'en rendit compte : personne ne s'était dérangé pour la recevoir ! Venir de si loin, arriver brisée dans son cœur, dans son esprit, dans ses membres, et ne trouver ni un sourire, ni une main tendue, ni même une voix l'appelant par son nom : c'était cruel, cruel...

La gorge contractée par l'angoisse, les lèvres déjà brûlées par l'atmosphère saline, elle entra dans la gare. Une femme grande et mince, portant une caisse attachée par des courroies de cuir, la devança rapidement et la frôla au passage. Le dernier train, à cette époque de l'année, amenait peu de voyageurs ; Mlle Josselin, ayant remis son billet et réclamé ses bagages, traversa la solitude de la salle d'attente, et, abordant un homme d'équipe, elle demanda :

- Pourriez-vous m'indiquer où se trouve le château de Rochevigné ?

- A deux kilomètres... Si vous y allez à cette heure-ci, il vous faut une voiture.

- Il n'y a pas de service régulier ?

- Pas pour le moment : la saison des bains n'est pas près de s'ouvrir.

Les lèvres de Bernadette se crispaient. Non, jamais elle n'oublierait cette impression première, l'accueil meurtrissant que lui faisait cette terre d'exil. Elle distingua, dans un coin d'ombre, l'autre voyageuse qui s'était arrêtée contre la banquette pour assujettir les courroies de sa caisse, et, s'approchant aussitôt :

- Pardon, Madame… commença Bernadette.

L'inconnue se redressa ; elle était toute jeune. Mlle Josselin remarqua la fierté de l'allure et aperçut un admirable visage, le plus pur des marbres, dans la pénombre légère du voile.

Auriez-vous l'obligeance, poursuivit-elle, de me dire où l'on trouve ici des voitures à louer ?

- Vous pouvez en demander à l'hôtel du Corsaire, mais, à pareille heure, je ne sais si vous aurez facilement satisfaction.

Les grands yeux bleus, à l'expression hautaine, effleuraient et ne se posaient pas.

- C'est qu'on m'attend à Rochevigné, continua la jeune Pyrénéenne ; je suis la pupille de M. Martigue…

Alors le visage de l'inconnue frémit comme un beau lac bouleversé par un coup de vent. Ce fut si court et si extraordinaire que Mlle Josselin douta ! Ne rêvait-elle pas, d'ailleurs, tout ce qui lui arrivait ce soir ? De son regard brûlant, elle fixa son interlocutrice qui reprenait, avec la même lenteur et la même froideur :

- Préférez-vous laisser vos bagages en consigne et aller à pied ? La distance n'est pas énorme, et je connais quelqu'un de sûr, un vieux pêcheur, qui vous guidera volontiers…

La phrase n'était pas achevée que la clameur d'une corne perçait les bruits de la mer ; la gare trépida, une masse étincelante bondit vers le trottoir ; puis l'asphalte sonna sous un pas rapide, une voix masculine, agréablement timbrée, retentit près de Bernadette.

- Mademoiselle Josselin, sans doute ?

Stupéfaite, elle murmura :

- Monsieur Martigue…

Rien n'avait pu lui faire pressentir l'apparition de cet homme superbe, jeune encore, élégant, raffiné, qui s'inclinait devant elle avec une courtoisie de gentleman. Pourtant, son désarroi redoubla quand elle entendit la réponse :

- Non, Mademoiselle, pas M. Martigue, mais c'est lui qui m'envoie. Il a dû s absenter, je suis l'ami de la maison, et, si vous voulez bien me le permettre, j'aurai l'honneur de vous conduire à Mme Rosellan, comme il m'en a prié.

Il lui tendait une carte; elle lut ce nom, qui lui parut danser sur le bristol :

Lionel Brégay.

Quoi ! Lionel Brégay, le grand fabricant de beurre, le chef de l'usine dont les produits encombraient tantôt la gare de Montebourg ? C'était, évidemment, un personnage important : les employés le saluaient avec une déférence presque craintive. Il se pencha vers Bernadette et, d'une voix contenue, toujours respectueuse :

- Vous devez être exténuée, Mademoiselle, reprit-il ; veuillez me pardonner un retard involontaire dont je suis tout confus ! Nous allons regagner le temps perdu. N'ayez pas peur, ajouta-t-il en souriant, la machine est `a l'épreuve.

- C'est moi qui dois m'excuser, Monsieur, pour le dérangement...

- Ce sont là vos bagages, je crois ? fit-il sans paraître l'entendre. Très bien. Montez, je vous prie.

Il ouvrit lui-même la portière d'une magnifique limousine à l'intérieur éblouissant ; puis. ayant aidé la jeune fille à s'installer, il la quitta discrètement pour aller prendre place à côté du chauffeur.

Bernadette n'essayait plus de comprendre : cela était déconcertant Elle fixait machinalement sa robe de lainage gris étalée sur les coussins somptueux, et, pendant quelques minutes, elle n'eut d'autre impression que celle du mouvement vertigineux et doux… Déjà, la portière se rouvrait, la voix harmonieuse résonnait de nouveau à l'oreille de Mlle Josselin.

- Voulez-vous me permettre...

Il la débarrassait de son sac... il l'aidait à descendre... Au contact de cette main, elle eut l'impression d'être saisie par un ressort à la fois élastique et puissant... Elle sentit sous ses pieds du sable, puis de l'herbe. Oppressée, haletante, elle s'arrêta pour regarder.

Ses yeux s'habituaient aux ténèbres... En face eu à droite, à gauche, se dessinait le château.

Il se dressait, se développait, s'allongeait autour de Bernadette, comme s'il eût voulu, dès le premier abord, s'emparer d'elle pour l'enchaîner irrésistiblement... Dans cette nuit, éclairée seulement par les feux de l'automobile et des lueurs fugitives venues on ne savait d'où, bien des détails échappaient, les proportions mêmes ne se révélaient qu'à demi. On devinait, cependant, l'élancement des tourelles sveltes, des cheminées et des lucarnes monumentales, la légèreté des balcons à colonnettes, la ligne merveilleuse de l'escalier à double révolution. C'était là une image effacée, mais une image de poésie et de grandeur.

Quelle tristesse se dégageait, néanmoins, d'un tel spectacle ! Vivait-elle, cette immense et princière demeure ? Que signifiait cette absence de mouvement, de bruit et de lumière ? « Oui, je rêve », pensait Bernadette. Son compagnon, dont elle oubliait la présence, l'arracha soudain à l'espèce de magnétisme qui la clouait au sol.

- Ceci, Mademoiselle, dit-il, vaudra la peine d'être admiré lorsque les conditions d'éclairage seront satisfaisantes. Je conçois votre étonnement ; voyez-vous, le château est bien solitaire... bien solitaire... Vous y apporterez, sans doute, l'animation et la gaité : on possède, à votre âge, de telles réserves de vie ! Par ici, Mademoiselle... Vous voyez, là-bas, Mme Rosellan, la belle-mère de M. Martigue.

En effet, Bernadette venait d'apercevoir, à l'extrémité de l'aile gauche, des clartés qu'un angle de la maçonnerie lui avait cachées d'abord. Le rayonnement d'une baie se projetait sur une forme noire, immobile contre le parapet d'une terrasse. A la vue de celle qui se tenait là pour l'accueillir, la jeune fille franchit rapidement les quelques degrés de pierre... Sa main, qu'elle avançait d'un geste irréfléchi, heurta la balustrade et retomba meurtrie.

- Etes-vous satisfaite de votre voyage, Mademoiselle Josselin ? questionnait d'un air condescendant l'imposante personne.

Mme Rosellan était une femme étonnamment grande et forte, dont les cheveux blancs, crêpés autour du front, contrastaient avec le teint, d'une coloration uniforme et violente... Mme Rosellan souriait, mais Bernadette se dit qu'elle n'avait jamais vu plus étrange sourire sur un visage humain.

- Oui, Madame, répondit-elle, je vous remercie, et vous être trop bonne d'avoir veillé pour m'attendre.

- Je veille ainsi tous les soirs, Mademoiselle. Entrez, entrez !

Bernadette crut entendre, au fond d'elle-même, une voix qui disait : « N'entre pas! » Elle souffrait si fort que son regard de détresse chercha M. Brégay : ce fut en vain ; l'ayant saluée sans qu'elle y prît garde, il avait disparu comme une ombre.

L'instant d'après, elle était dans une grande salle, au plafond décoré comme une voûte d'église italienne. Les tapisseries de haute lice et les mosaïques du pavage harmonisaient savamment leurs couleurs. Çà et là, sur des bahuts, des pièces d'orfèvrerie découpaient leurs silhouettes exquises, et l'ampoule électrique détonnait au milieu de cet ensemble, d'un cachet ancien, admirablement pur.

- Mettez-vous à table, Mademoiselle.

Elle obéit comme une hypnotisée ; tant de secousses annihilaient, pour ainsi dire, sa nature résolue et agissante. Raidie sur sa chaise à haut dossier, elle suivait de l'œil la vapeur lumineuse exhalée du potage et remarquait vaguement le plateau d'argent ciselé, véritable morceau de musée.

- N'avez-vous donc pas faim ? dit Mme Rosellan, dont l'organe impératif éveillait, dans la vaste pièce, des résonances profondes.

- J'ai surtout soif, répondit Bernadette d'une voix de songe.

Il lui semblait qu'une flamme courait sur sa personne : l'étrange regard ne la quittait pas, allait de ses traits à ses mains, de ses mains à ses vêtements.

- Je désirerais seulement un peu d'eau, murmura la jeune fille, dont les prunelles égarées cherchaient, au hasard, le long de la nappe, au reflet de satin.

- En voici, fit la belle-mère de M. Martigue, approchant un cristal limpide comme le diamant.

Et ce luxe rendait vraiment insolite un détail qui se précisa tout à coup aux yeux de Mlle Josselin : l'absence de serviteurs.

- Merci, Madame, dit-elle.

- Vous n'avez pas à me remercier ; ce n'est pas chez moi que vous êtes.

Mais... mais... cette femme était-elle hostile ? Ces paroles signifiaient-elles : Ce que je fais pour vous, je ne le fais que par force, et vous seriez trop naïve de croire à ma sollicitude ?

Bernadette retira son verre de ses lèvres et se dressa, un éclair aux yeux ; elle fut sur le point de s'écrier « Suis-je ici malgré vous ? que veut dire cet accueil, et pourquoi m'a-t-on appelée ? » Mais, en dépit de l'ébranlement de ses nerfs et des douleurs lancinantes qui traversaient sa pauvre tête, elle eut encore la force de se dominer.

- Je n'oublie pas, Madame, que je suis chez mon tuteur, répondit-elle d'une voix un peu hachée. Quand doit-il rentrer ?

- Je l'ignore.

Les bras de la jeune fille tombaient le long de sa robe ; Mme Rosallan était toujours debout de l'autre côté de la table, et demeurait impassible devant cette enfant épuisée d'émotions, fatiguée à mourir.

- Alors, puisque vous n'avez pas faim et que vous n'avez plus soif, articula-t-elle, désignant le verre, vous pourriez monter chez vous sans attendre M. Martigue. Valérie est à votre disposition.

Bernadette, en se détournant, s'aperçut de la présence d'une femme de chambre, qui venait probablement de surgir à l'appel d'un timbre. C'était une fille de trente à trente-cinq ans, dont les cheveux noirs, plantés très bas, casquaient prétentieusement une tête blême et futée, sortie des ombres de quelque faubourg parisien.

- Mademoiselle, dit Mme Rosellan, je vous souhaite une bonne nuit.

La jeune fille s'inclina, et suivit la servante le long d'un escalier qui lui parut interminable. Enfin Valérie ouvrit une porte aux moulures délicates, et fit entrer Mlle Josselin dans une immense chambre. Partout ces plafonds élevés, ces tapisseries précieuses ; partout ces meubles où les siècles avaient étendu leur patine ; partout cette majesté, cette solennité qui confondaient Bernadette et semblaient vouloir écraser sa modeste personne. Elle considérait de bas en haut le lit à colonnes, drapé d'une étoffe brochée, aux tons éteints. C'était donc là qu'elle devait dormir !

Ah ! elle eût mieux aimé dormir à la belle étoile, dans une forêt de ses montagnes Elle y eût ressenti plus de sécurité. Une pensée l'envahissait toute, battant, avec l'opiniâtreté d'un flux, son cerveau endolori.

- Où suis-je ? où suis-je ?

Où était-elle, pauvre petite Bernadette ? Où était-il, celui qui aurait dû l'introduire sous ce toit, lui tendre une main protectrice ? Quelles vies frôlaient celle de la jeune fille en ce dédale inconnu, isolé ? Quels sentiments, quelles passions s'agitaient entre ces murs ? Etait-elle seule ici avec Mme Rosellan et cette femme de chambre qui allait et venait, à pas absolument muets, sur l'épaisseur des tapis ? Non, cela ne se pouvait admettre ; mais alors, pourquoi ce silence de tombe ?

Elle tressaillit Valérie s'était approchée et demandait, souriante :

- Mademoiselle veut-elle que je la coiffe pour la nuit ?

- Merci, ne vous donnez pas cette peine.

- Ce serait un plaisir : Mademoiselle a de si beaux cheveux !

Bernadette eut envie de lui crier :

- Allez-vous-en !

Valérie glissa vers une fenêtre, en expliquant :

- On a choisi cette chambre pour Mademoiselle, à cause de la vue qui est la plus belle de tout le château.

Elle écartait les jalousies, et Bernadette regarda... Oui, c'était beau, mais d'une beauté sauvage. Très bas, aux pieds de la jeune fille, s'enchevêtraient des cimes d'arbres, et l'on ne savait de quelles profondeurs pouvaient bien s'élancer les troncs cachés. Au delà, c'était un espace ras : lande ou prairie ; plus loin, une étendue pâle : la mer qui, de dix en dix secondes, brillait à faire mal aux yeux ; car, en face de la fenêtre, une étoile violacée, énorme, jetait, par intervalles, un rayon tournant qui balayait tout le ciel.

Valérie continuait :

- Ce n'est, pas très gai, à vrai dire… Tant de vent, tant d'eau, cela fait peur, les premiers jours... et il s'est passé là des choses..., ajouta-t-elle, comme se parlant à elle-même.

Après un silence, elle reprit plus haut :

- Mademoiselle n'a plus besoin de mes services ?

- Non, merci, Valérie, répondit encore Bernadette, pressée de voir s'éloigner cette fille qui semblait s'être juré de lui donner le cauchemar.

Mlle Josselin ferma soigneusement sa porte. Devant ses yeux mi-clos passaient des images qui se poursuivaient comme les nuées dans le vent : le visage énigmatique de Mme Rogellan, le visage sculptural de la belle inconnue, le visage sournois de la femme de chambre, puis un autre... un autre, celui de l'étranger qui, seul, s'était montré secourable.

Et ce fut l'image de Lionel Brégay qui s'effaça la dernière...

Auteur

Marie Le Miere

Ouvrage

quotidien La Croix

Année

1913

Source

Gallica