Victor Hugo à Barfleur

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Lettre de Victor Hugo

« Je ne réponds pas qu’à neuf heures du soir, au moment de partir, sur le port même, vous ne trouverez point en travers de votre fantaisie Jocrisse maire de village, Jocrisse pacha enguirlandé d’un chiffon tricolore qui, nonobstant passeports, visas et autres paperasses officielles, vous prendra, selon le sexe, pour Madame la duchesse de Berry déguisée en homme ou pour Robespierre travesti en femme, et, son gendarme au poing, en présence d’une trentaine de pauvres serfs abrutis qu’il appelle ses administrés, vous interdira, quoi ? Le droit d’aller vous promener.

Vous l’enverrez promener lui-même, sans aucun doute. Mais vous n’en resterez pas moins là, le patron terrifié vous refusera sa barque, le garde champêtre prêtera main-forte au maire, et vous resterez là, vous dis-je, stupéfait et indigné devant la force bête et triomphante, obligé de renoncer à votre droit, à votre plaisir, à votre embarcation si joyeusement soulevée par la houle, aux poissons et aux filets embrasés de phosphore, à cette nuit si belle, au coucher de la lune, au lever du soleil, spectacles si magnifiques en mer, à tout ce que vous aviez rêvé, arrangé et payé, sans autre consolation que de dire à ce visage de maire qu’il est un imbécile. Maigre dédommagement.

Je déclare que j’ai trouvé un endroit de ce genre en Normandie, que cet endroit s’appelle Barfleur et que ce Barfleur est plus près de Constantinople que de Paris. Et que ferez-vous ? Vous plaindre ? A qui ? Aux tribunaux ? Ils vous renverront au conseil d’état. Au conseil d’état ? Il est présidé par un ministre, et tout ministre s’admire respectueusement dans ses préfets, sous-préfets et maires comme dans autant de petits miroirs coquettement disposés qui lui renvoient sa propre image. A l’opinion ? A la presse ? Aux journaux ? Mais le moment sera-t-il propice à la plainte ? Mais le maire écrira aussi, mais le gendarme écrira aussi, et irez-vous vous colleter dans le carrefour des journaux avec les fautes d’orthographe du gendarme et les fautes de français du maire ? Si vous avez quelque souci de votre propreté littéraire, irez-vous vous blanchir au meunier ou vous noircir au charbonnier ? Ne reculerez-vous pas devant ce style de campagne prêt à vous foudroyer ?

Que faire donc ? Rire. C’est fort bien. Mais ces vexations sont intolérables. Ce maire est un niais, d’accord, mais c’est aussi un insolent tyran. Petit tyran, j’en conviens mais tyran. L’homme est bouffon, mais l’acte est sérieux. Que faire donc ? Rien. Nous sommes tous sujets au gendarme, au douanier, au maire de village, aux tracasseries de police, de passeports et d’octroi. Je sais bien qu’il en est ainsi pour tout le monde et que cela s’appelle l’égalité. Je voudrais bien savoir si cela s’appelle aussi la liberté.

En général, en France, on abandonne trop volontiers la liberté, qui est la réalité, pour courir après l’égalité, qui est la chimère. C’est assez la manie française de lâcher le corps pour l’ombre. Qu’entendez-vous par égalité, je vous prie ? … La nature fait-elle l’égalité comme vous la devez faire ? »

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Victor Hugo, lors de sa visite à Barfleur, insiste pour passer la nuit en mer. Un esclandre a lieu sur les quais de Barfleur. Après vérification des passeports, le maire interdit cette sortie en mer au clair de lune. Victor Hugo s'en plaint au sous-préfet de Valognes.

En fait de lettre d'excuse, le maire envoie cet écrit au sous-préfet :

Lettre de monsieur le maire de Barfleur à monsieur le sous-préfet de Valognes (1836)

« Quand il arriva, le fameux auteur Romantique était accompagné d'un jeune homme à la barbe rousse, avec un bonnet phrygien, sans cravate, sans veste et sa chemise déboutonnée [3]. Il y avait aussi une femme habillée si pauvrement, si grotesquement que les femmes de Barfleur l'ont prise pour un homme déguisé[4].

Je suis allé voir moi-même ce qui se passait, vers 9 heures du soir. Comme j'approchais du port, un groupe important s'était assemblé et je fus surpris et estomaqué d'entendre M. Hugo parler aux pécheurs, leur disant des choses comme “Dans 12 heures, vous serez virés. Vous n'êtes pas de vrais Français. Quant à votre maire, si on avait des maires comme çà à Paris, on s'en débarrasserait en vitesse, il va être la ruine de votre village.”

“Voilà monsieur le maire”, lui dit quelqu'un. Il vint vers moi sans changer le ton de sa voix ou ses manières. Je lui ai rappelé que nous étions en public. Il ne me fit pas attention, et pendant tout le temps qu'il nous prit pour revenir à son auberge, il ne me parla que des vingt journaux qui allaient raconter l'acte arbitraire et despotique du maire de Barfleur.

Vous dites que ce fût un incident fâcheux. Il allait célébrer Barfleur et encourager les touristes à favoriser notre mer aux lacs suisses. Je connais les lacs suisses bien mieux que M. Hugo, et je ne suis pas si stupide pour penser qu'il va persuader les voyageurs Romantiques de faire volte-face et de venir admirer les îles St-Marcouf et manger des huitres à St-Vaast et du homard à Barfleur ! »

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Résumé

En 1836, Victor Hugo entreprit de voyager en province avec sa maîtresse Juliette Drouet tout en décrivant ses aventures à son épouse Adèle dans sa correspondance. Alors qu'il visitait la Normandie au début de l’été, il s’arrêta à Barfleur ou il avait loué une barque pour profiter du coucher de soleil sur la mer. Mais le maire de Barfleur n’était pas d'accord. Voici la lettre à sa femme datée du 6 juillet 1836:

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