A la pointe de Barfleur

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A la tour massive de Barfleur, trois heures sonnent, un peu enrouées. Le long du quai, les bisquines appareillent pour la pêche au congre. L'un après l'autre, les pêcheurs, couchés au long de la jetée, la nuque sur un oreiller de câbles, la longue visière du « suroué » sur les yeux, se lèvent. Avec des gestes lents qui se détirent, et rejoignent leur bateaux.

Les paniers, emplis de l'enroulement des lignes brunes armées de leur énormes hameçons blancs, s'empilent dans l'entrepont ; le taille-vent et la misaine, dont le mousse borde l'écoute, pendent à leur mât, mal gonflées encore, le beaupré glisse dans sa boucle. Les barques démarrent sans hâte, le cap dur le large, et, lentement, s'engagent dans les passes, poussées par un « noroué » qui va fraichir.

- Comme châ, me dit Leclerc, le patron du Fleur-de-Marie, vous êtes ben décidé à veni pêquer ové nous?

Je réponds en sautant sur le pont.

- Eh bié, Ernest, largue l'amarre, fait le patron.

Les pêcheurs, sans se hâter, hissent les voiles qui claquent avec un grand bruit, et hâlent sur les drisses qui se tendent, dans un grincement rythmique de poulies.

Et Fleur-de-Marie sort lentement du petit port. Elle a d'abord serré le vent pour franchir les passes, se cabrant par à coups brusques sur les lames qui la prennent de bout, se brisent sur l'avant et nous douchent ; puis elle cingle franchement vers l'est et se couche sous la brise ; son bordage de tribord rase la crête des petites vagues chuchoteuses qui clapotent le long de la coque, tout doucement.

Elle file maintenant grand largue.

Les écoutes bordées, les drisses bien tendues, nos cinq matelots laissent courir ; et, silencieusement, allongés sur le petit pont, fument leur pipes noires. Pour bourrer la sienne, Leclerc me passe un instant la barre. Mais, comme un pur sang qui sent que les rênes ont changé de poignet et cherche à gagner à la main, Fleur-de-Marie fait un écart du coté du vent, ses voiles ont frémi et sa coque s'est redressée.

- Vous ez trop lofé... arrivez... arrivez... la barre sû vous... Lô ch'est châ!... Pou' qu'o file son allure, faut q'o s'couche sû la lame. Quand elle est à son point, o n'en bouge p'us... Quittez-la asteure!... Un fier batet, allez, monsieur, et joli canot à la mé et matelot comme pas un. Pas vrai, Ernest, y en a pas un comme cha ichin?...

Ernest (quel nom pour ce Vercingétorix puissant, aux yeux pers, à la moustache rousse tombante) tira sa pipe de sa bouche.

- Vé, fit-il avec un signe de tête.

Comme la bisquine « rangeait », pour prendre le vent, la Pointe-aux-Moines, je montrai de l'œil, sans rien dire, la silhouette immobile d'une femme qui se profilait, ses jupes collées aux jambes par la brise, le regard rivé sur la mer.

Leclerc hocha la tête.

- Vé, fit-il tristement, la Jeanne? Vous ez bien su son histoire. V'lo deux mois que son homme s'est perdu dans le raz ové son mousse. On n'a rien retrouvé. O veut pas croire qu'y sait mort. O dit qu'y reviendra... qu'un coup d'tabac l'a p'être d'rivé sû les îles... Et o l'attend...

La Jeanne ne fut bientôt plus qu'un point quasi imperceptible.

Le temps était splendide. Derrière nous, semblant s'adosser aux collines bleues de l'horizon, le petit paté de maisons de Barfleur ne s'estompait déjà plus que comme une tache grise, qui se fondait avec les verdures, insensiblement. La ligne jaune des grèves, tachetée de roux par les roches goémonées qui crénelaient la côte, s'amincissait vers le sud ; à gauche, le phare de Gatteville s'effilait, et la mer, très calme, faisait paraître plus agitée la ligne du raz, éternellement moutonnante. Au dessus de nous, glissait le vol blanc des mouettes et des gobe-harengs ; des nuages dorés couraient vers l'ouest, dessinant les formes les plus fantastiques.

- Regardez donc celle-là, fis-je au patron, la main tendue vers une nuée, ne dirait-on pas un lapin qui joue du tambour?

- Ah! Monsieur! Gémit Leclerc, l'air désespéré. Ah! V'là qu'est donc pas ben parlo! Ah! Qu'j'avons donc pas d'chance, que vous é dit châ?

Les cinq matelots maugréaient entre leurs dents avec un effroi grognon que je ne comprenais pas du tout. Leclerc m'expliqua qu'il ne fallait jamais prononcer le non de l'animal dont j'avais parlé ; que, grâce à mon imprudence, leur pêche était finie, maintenant; qu'ils ne prendraient rien, absolument rien. Un moment, dans leur patois inintelligible, où tous les é deviennent des o, les ch des tch ou des k (ils prononcent cat et tchien) les ci des chin (celui-ci devient c'tichin), ils agitèrent la question du retour immédiat. Confus, je demeurais interloqué, avec l'appréhension de marcher à nouveau sur quelque autre fétiche.

Le soir tombait, Barfleur n'était plus qu'une ligne à l'horizon, imprécise et violâtre. Poussée par la brise fraîchissante, Fleur-de-Marie bondissait sur les houles énormes qui creusaient tout à coup des vallées où la bisquine semblait vouloir disparaître, et brisaient sur l'étrave leurs lames formidables dont l'écume fouettait en rafales par-dessus bord, roulant, sans les pénétrer, sur le « suroué » et la capote cirée des pêcheurs, mais imbibant mes vêtements comme une éponge.

Leclerc, assez peu loquace d'habitude, était, depuis mon malencontreux lapin, d'un mutisme complet. Il regardait à l'horizon, du coté du vent, avec persistance ; et je crus lire comme une inquiétude dans son œil clair.

- Que regardez vous donc-là, demandai-je, redoutez-vous du grain?

Il fut longtemps sans me répondre, visiblement préoccupé, enfin il murmura:

- Un grain, c'est pas gênant, un coup de tabac, ch'est vite passo: on maène les vèles et y a pus d'danger... Non, mais l'soleil s'couché bié ma!

- Que craignez-vous donc?

C'qu'y a de p'us à craindre pour nous autres, la breume... Dame, quand cha brouillasse, on perd ses mers (*) et si l'vent vous pousse en d'rive, on peut s'trouvo sû la route d'un « transantique ».

- Mais les feux ?...

- Les feux ! j'ai vu des breumes où là que j'chais l'on n'vaiyait seulement pas l'fanal de l'avant.

Il se tut encore, puis, au bout d'un quart d'heure, il reprit, comme s'il continuaot sans interruption :

- Eh bié ! c'te nuit, pour sûr y aura de la breume, mais... y aura pas d'pesson !

La nuit est tombée.

Là-bas, tout là-bas, dans le sud-ouest, le phare de Gatteville, dont le feu tournant projette ses rayons vingt-cinq mille au large, vient de s'allumer ; à l'est sort de l'horizon une lune, rouge brique, démesurément grossie par le brouillard.

Enfin nous sommes arrivés, l'équipage appâte, tend les cordes. Il n'y a plus qu'à attendre. Attendre quatre ou cinq heures sur ce bateau qui roule effroyablement ; ce qui me contraint, empaqueté contre la brume et le froid qui augmente, dans mes couvertures insuffisantes, de me cramponner de toutes mes forces à la barre de fer du livre-lof, pour n'être pas vidé par-dessus bord. Les marins dorment, sauf la vigie de l'avant et le patron à l'arrière, muet, l'œil fixe, buvant de temps à autre une lampée de rhum pour se réchauffer. Quel roulis ! Mes mains raides lâchent parfois la barre de fer, et à deux reprises la poigne solide de Leclerc m'a repêché à temps. Sans rien dire, il finit par m'amarrer solidement au banc de quart. J'aurais fini par leur fausser compagnie.

La brume s'est insensiblement épaissie. On ne se voit pas d'un bout de la barque à l'autre : neuf mètres en tout. Un matelot corne sans discontinuer ; et, à ce beuglement rauque, assourdis par les lointains, d'autres beuglements répondent, lamentables.

Tout à coup, une insoutenable lueur rouge m'aveugle, une sorte de muraille noire, gigantesque, s'est dressée à bâbord, un bruit d'écluse, formidable comme le meuglement d'un ouragan, m'étourdit. Leclerc me fait signe de m'arcbouter contre le bordage, car la bisquine, secouée, on eût dit, par le remous d'un maelstrom, embarque d'énormes paquets de mer qui réveillent en sursaut les dormeurs. Ernest, toujours calme, s'installe à la pompe et les autres reprennent leur somme. Le patron m'explique que ce « transantique » a passé à dix brasses de nous.

- Dix braches de p'us, j'étions dans sa route, il nous coupait en deux. Hé ! c'est pas toutes les nuits drôle, la pêque au congre. Allons, autant hâler asteure su' les cordes... Pour ce que j'allons prendre...

Tout le monde est à son poste.

- Oh ! hisse !... Oh ! hisse !...

Les cinq matelots, le patron et le mousse tirent de toutes leurs forces.

- Allons, chouque ! matelots... Mâtin ! y a donc du pesson, qu' ch'est si dur ?

Y en a, en effet, à croire que le lapin est un porte-veine ; des congres de deux mètres, dont les coups de queue fouettent violemment le pont, des rats à gueule de squale, terribles avec leurs mâchoires aux dents aiguës, des raies, des roussettes, des chiens de mer, mais des congres surtout, de beaux congres bleus au ventre d'argent qui, formidables serpents, s'entassent et grouillent dans les deux « tires » d'arrière tout ensanglantées.

La brume se dissout lentement ; la lune, encore énorme, mais jaune citron maintenant, éclaire le brouillard d'une lueur ocreuse, étrange.

- Oh ! hisse !... Oh ! hisse !...

Décidément, c'est une pêche miraculeuse. Leclerc avoue qu'il n'a jamais été aussi heureux. Son air renfrogné se décrispe. Je ne peux m'empêcher de lui dire :

- Et bien, vous voyez que ça n'y fait rien !

Pourtant obstinément sceptique, il hoche la tête sans répondre.

- Hardi ! les gas, chouque ! Ah ! hisse ! Ah ! hisse !

Le pont rutile sous la lune, le sang des chiens de mer rigole sur le plancher et d'étale en flaques épaisses où glissent les gros souliers ferrés des marins. Réconforté d'un verre de rhum, pris par l'intérêt croissant de la pêche, j'ai fini par secouer l'ankylose du froid nocturne et je me raidis contre l'insupportable et nauséeux roulis... La brume s'est décidément évaporée, la lune a conquis le ciel, d'un beau bleu foncé maintenant, piqué d'étoiles. Vers l'est, la mer verdit ; dans la transparence du ciel qui s'éclaircit, l'aube s'annonce.

Les matelots halent toujours sur leurs cordes, visiblement à bout de forces.

- Hardi ! mollis pas, garçons, commanda le patron, nous v'la é bout... Mâtin ! il y a donc un marsouin à c'tichin...

La dernière corde, en effet, se laisse venir très difficilement, petit à petit, les premiers hameçons apportent des congres énormes, mais les derniers semblent soudés au fond, évidemment retenus par une proie démesurée.

- Qu'o qu' ch'est bié que cha ! gronde Leclerc, cha n'fouette po, et pourtant ch'est bié lourd... Hardi ! matelots, allons, chouque !

Voici l'avant-dernier hameçon dans la barque ; décidément, c'est au dernier qu'est le poids. Enfin une masse sombre apparaît entre deux eaux... c'est un cadavre hideusement gonflé, mais reconnaissable encore.

- L'homme à la Jeanne, murmure Leclerc, d'une vois étranglée.

Et tous se signent.

Le retour fut silencieux. Fleur-de-Marie filait d'une belle allure ; et, derrière, le cadavre que les marins n'avaient ni osé décrocher de son hameçon, ni haler à bord, naviguait à la « r'mouque », dans les bouillons du sillage. Leclerc, sombre, me regardait en dessous, d'un œil torve, songeant à sa pêche miraculeuse que personne à Barfleur ne voudrait acheter.

Et moi, je pensais à la « Jeanne », à la pauvre femme qu'on ne verrait plus désormais à la Pointe aux Moines, le regard rivé sur la mer, un espoir tenace au cœur...

Résumé

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Ouvrage

Histoires normandes / Léo Trézenik et Willy -P. Ollendorff (Paris)-1891

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