Le Haras du Rabey au comte J. de Ganay

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Lors de notre récente visite au dépôt d'étalons de Saint-Lô nous avons dit la place que le département de la Manche tenait dans les contrées de production hippique. Entouré de tous côtés par l'Océan il jouit d'un climat essentiellement maritime qui favorise l'élevage à l'extrême. La température y est d'une égalité exceptionnelle. Les vents du large rafraîchissent la presqu'île pendant l'été. Pendant l'hiver, au contraire, le Gulf-Stream lui cède un peu de sa chaleur. En même temps l'humidité tiède qui émane de l'immense nappe d'eau se répand, soit en pluies, soit en vapeurs sur tout le pays, activant la végétation, comme dans une sorte de serre. Nulle part en cette Normandie où la verdure est si luxuriante, même dans la pittoresque vallée d'Auge, la végétation n’a plus de magnificence que dans le Cotentin, ou plutôt dans le pays qui s'étend de Carentan à Cherbourg, à l'est de la chaîne de petites collines qui coupe en deux dans sa longueur le département de la Manche.

Ces deux conditions, douceur du climat et abondance des pâturages devaient forcément attirer l'attention des éleveurs de pur-sang. Il n'y a cependant dans cette région privilégiée que trois grands établissements. Tous les trois sont situés dans la partie Nord-Est de la presqu'île. Ce sont le haras de Martinvast à quelques kilomètres de Cherbourg et les haras du Rabey et de Pepinvast, très voisins l'un de l'autre, entre Valognes et Barfleur. Nous avons, il y a quelques années, visité le haras du baron de Schickler; nous prions aujourd'hui nos lecteurs de nous suivre au Rabey, chez le comte Jean de Ganay.

Pour accéder au Rabey on abandonne la ligne de Paris à Cherbourg soit à Montebourg, soit à Valognes et l'on emprunte le petit chemin de fer d'intérêt local qui conduit de l'une ou l’autre de ces villes à Barfleur. On descend à Quettehou, à 22 kilomètres de la tête de ligne, et on revient en arrière de 3 kilomètres environ par la route de Valognes sur laquelle s’ouvre le haras.

C'est le chemin le plus commode et plus rapide. Mais il est autrement agréable de descendre l'express à Valognes et de se rendre voiture jusqu'au haras. Le chemin est délicieux et court d'ailleurs, une douzaine de kilomètres. Cette promenade nous a permis de nous faire une idée assez nette de la contrée. Nous avons quitté Valognes, cité vieillotte aux ravissants hôtels anciens, avec l'aube tardive d’une matinée de janvier exquise. Dès la sortie de la ville, la route bordée d'arbres magnifiques s'élève pour redescendre en vastes ondulations successives qui franchissent une quantité de petites vallées où l’eau ruisselle avec abondance, se précipitant à la mer. La saison n'est certes pas favorable pour juger un pays d'herbages. Cependant tout est vert. Ce nes à droite et à gauche que prairies encloses de talus plantés de hêtres aux fûts brillants d'argent, de frênes pleureurs, de chênes noueux, de sapins envahissants. On croirait traverser un parc si de loin en loin une ferme dont les murs de granit se coiffent d'un toit de chaume aux fantasques auvents ne venait détruire l'illusion. On ne rencontre aucune terre cultivée. Tout est en pâtures. L'élevage est la seule industrie de cette contrée que ruinerait une crise chevaline. Après avoir traversé quelques vallons, grimpé quelques collines nous approchons du but de notre visite. Le paysage se modifie.

Sur la gauche, derrière le rideau incessamment levé et aussitôt refermé que forment les grands arbres des talus, s'ouvre une trouée grise. C’est la lande qui commence et un peu plus loin le Bois du Rabey, sur lequel a été conquis en partie le haras. Ce bois et le haras lui-même appartiennent au comte P. Le Marois, ils suivent sans interruption le domaine tout proche de Pepinvast constituent avec lui une propriété sans enclaves de douze cents hectares dans le plus riche pays de France.

Le haras est situé sur la droite de la route. Deux bouquets de pins de chaque côté d'une barrière de bois sans prétention arrêtent le visiteur. Une courte allée, bordée de talus plantés laisse apercevoir au fond la maison du stud-groom que précède un petit paddock aux lisses blanches et qu'encadrent deux corps de bâtiments où sont installées les écuries.

Il n'y a pas plus de dix ans que Le Rabey, simple ferme, a été promu au rang de haras. Le comte Jean de Ganay l'a pris en location en 1892.

C'est, sans doute, au cours d'un de ses déplacements de chasse chez le comte Le Marois, que M. de Ganay a jeté son dévolu sur cet établissement. L'installation devait être à cette époque assez rudimentaire et il fallait coter à leur valeur les avantages inappréciables du pays, qui s'imposent à tout véritable homme de cheval pour résister à la tentation d'aménager aux environs de Paris un de ces studs modernes, si commodes pour nos grands propriétaires. Je crois que M. de Ganay avait formé le projet de créer des prairies dans sa propriété de Seine-et-Marne et d'y transporter sa cavalerie. Il y a renoncé, au moins pour le moment. Et nous ne pensons pas qu'il ait à se repentir de cette décision qui a été prise en connaissance de cause.

Le Rabey, bien qu'il soit un des plus récents de nos établissements, a déjà procuré à son propriétaire des satisfactions que d'autres n'ont obtenues qu'après de longues années et au prix de sacrifices considérables. M. de Ganay n'a qu'à se louer de son écurie et de son stud. Il y a certes à faire, dans ces succès, la part de la bonne fortune. Mais tout le monde sait qu'elle demande à être aidée, et que la réussite constante sur le turf n'est jamais le fait du hasard.

Le propriétaire du Rabey, après s'être assuré de la qualité du fonds sur lequel il allait élever, a mis tous les atouts dans son jeu en se procurant, dès qu'il l’a pu, un reproducteur d'élite et d'excellentes juments.

Florestan, puis Tournesol se sont succédé au Rabey. Nous dirons quelques mots des services qu'ils y ont rendus. Mais pour l'instant, nous commencerons par rendre visite aux deux seigneurs du lieu, Le Sagittaire et Caudeyran.

C'est d'ailleurs eux que l'on trouve dès l'entrée. La porte de la cour où se dressent leurs boxes s'ouvre sur la petite avenue qui conduit de la route à la maison du stud-groom. Cette cour est entourée de murs élevés en terre battue de façon à isoler les étalons. Dans un coin la barre de saillie. De l'autre côté de l'avenue, une autre cour fait pendant. Elle est également entourée de très hauts murs de terre aux angles arrondis. On y lâche alternativement les deux étalons pendant une heure ou deux chaque jour.

Quand nous arrivons les chevaux sont encore dans leurs boxes. Le stud-groom sort Le Sagittaire.

C'est un magnifique cheval auquel le premier examen est très favorable. De haute taille, 1m64, il se grandit encore. L'ensemble est d'une grande longueur et suffisamment près de terre.

Ce qui frappe d'abord, c'est la puissance de l'arrière-main, la longueur générale de la croupe, le développement des quartiers, la musculature des fesses et des cuisses où la viande ferme, serrée comme celle d'un cheval à l'entraînement, fait saillie. Cette arrière-main est absolument remarquable. Le rein est d'une largeur rare, bombé, bien garni et court. Le dos a l'inflexion juste suffisante. L'encolure longue et bien sortie porte une tête dégagée fine et expressive.

Il n'y a pas de chevaux parfaits et malheureusement pour Le Sagittaire il est bien de sa famille dans ses aplombs antérieurs. L'épaule est longue et assez inclinée, le bras vertical reporte un peu trop le coude en avant, mais surtout le cheval est droit sur ses boulets et sur ses paturons. C'est la caractéristique de la descendance d'Atlantic, à qui Le Sagittaire retourne d'une façon frappante. Ce défaut va d'ailleurs en s'atténuant dans sa progéniture. Les membres postérieurs en revanche sont excellents. Le jarret bien descendu et bien dirigé est large ainsi que les canons.

L'apparence de Le Sagittaire est celle d'un père.

Sa carrière de courses le désignait tout autant pour le stud. Elle est trop récente pour que nous nous y étendions. Nous la résumerons brièvement. Le Sagittaire a débuté à 2 ans à Deauville dans le Prix de Villiers qu'il gagnait dans un grand style sur Montlhéry et 13 autres concurrents.

Sa victoire dans le Prix de Deux Ans était encore plus aisée, il battait Roitelet, Maugiron, Satan, Montlhéry et Fragola. Il remportait ensuite le Grand Critérium sur Kasbah. Il n'avait donc pas connu la défaite à 2 ans. L'année suivante il faisait sa rentrée dans le prix Greffuhle qu'il enlevait difficilement à Kasbah par une encolure.

Cette lutte lui coûtait la Poule d'Esssai où il était battu non seulement par Launay mais par Derviche III.

Quinze jours plus tard, il se réhabilitait en enlevant la Grande Poule des Produits à ce même Launay. Non placé dans le prix du Jockey-Club gagné par Omnium II, il arrivait troisième dans le Grand Prix devançant ce même Omnium II. Il succombait également dans le Royal Oak, puis se plaçait second derrière Omnium II qui lui rendait six livres dans le Prix du Conseil Municipal. Enfin, il était non placé deux fois à Maisons-Laffitte à la fin de l'année. Cette dure campagne ne l'avait pas éprouvé il réapparaissait à l'âge de 4 ans dans le prix des Sablons qu'il gagnait non sans peine sur Launay, Monsieur Gabriel et Merlin. Dans le prix Boïard il succombait une fois de plus derrière Omnium II et son compagnon de boxe Le Justicier, il battait encore Launay et Merlin. Le cheval de M. de Saint-Alary le devançait encore dans le Cadran, mais malgré la distance favorable au fils d'Upas la victoire de ce dernier fut assez difficile. Cette excellente course annonçait un retour de forme suivi d'une série de victoires dans le prix d'Ispahan, le prix de la Jonchère, le prix Hocquart à Deauville, mais cette forme ne pouvait se maintenir jusqu'au Prix du Conseil Municipal et après avoir tenu tête une fois de plus à Omnium II, il abandonnait les places à Trebons et à Héro. Sa dernière course fournie dans le prix du Pin ne peut être prise en considération, le cheval étant à cette époque à court d'ouvrage.

En résumé, Le Sagittaire a fait preuve à la fois de précocité et d'endurance dans une carrière longue et bien remplie. Il n'a pas couru moins de vingt et une fois : trois fois à deux ans; neuf fois à trois ans; neuf fois à quatre ans. Il est arrivé dix fois premier; trois fois deuxième; trois fois troisième, gagnant 292.487 francs d'argent public. Il a montré de la vitesse et aussi beaucoup plus de fonds qu'on ne s'attendait à en trouver chez un fils du Sancy. On lui reprochera surtout une certaine irrégularité qui s'explique à la fois par la défectuosité de ses aplombs qui lui ont nui en maintes circonstances, mais surtout par la sévérité des luttes qu'il a eu à soutenir contre les excellents chevaux qui formaient cette génération remarquable de 1892. Il y occupait un des premiers rangs, et dans sa meilleure forme il ne le cédait qu'à Omnium II.

Ainsi donc Le Sagittaire, par sa structure, par sa qualité, était désigné pour faire un étalon de tête. Voyons si son origine lui attribue le même rôle.

Il est né en 1892, à Martinvast, par Le Sancy et La Dauphine. C'est le produit de la première année de monte de son père. Sa mère, âgée de douze ans, avait donné avant lui Le Capricorne et La Licorne et a donné ensuite Le Basilic, Eminence Grise et La Chimère.

Voici le pedigree de Le Sagittaire :

Le Sancy Atlantic Thormanby Wind hound
Alice Hawthorn
Hurricane Wild Dayrell
Midia
Gemof Gems Strathconan Newminster
Souvenir
Poinsettia Y Melbourne
Lady Hawthorn
La Dauphine Doncaster Stockwell The Baron
Pocahontas
Marigold Teddington
Soeur de Singapore
Sly Strathconan Newminster
Souvenir
Slut West Australian
Slipshod

Ce qui frappe au premier abord dans ce pedigree c'est qu'il contient trois noms répétés. Autrement dit que Le Sagittaire est le produit de trois inbreedings rapprochés.

Nous avons vu il y a quelques semaines en étudiant l'origine de Palmiste, que Le Sancy était déjà inbreed sur Whindhound et Alice Hawthorn en même temps que sur Touchstone.

Le croisement de Le Sancy avec La Dauphine a constitué un inbreeding sur Strathconan, grand-père des deux animaux. Et un peu plus loin, à la cinquième génération, un autre inbreeding sur Melbourne, père de Y. Melbourne et de W. Australian.

Le sang de Touchstone, qui dominait chez Le Sancy, est donc plus prépondérant encore chez Le Sagittaire. De même pour le sang de Melbourne.

Fort heureusement La Dauphine a apporté par sa ligne mâle un fort courant de Pocahontas qui manquait à Le Sancy. On sait que le gris a donné ses meilleurs produits avec des femelles qui possédaient à haute dose ce sang précieux soit par King Tom, soit par Stockwell. Prenons ses produits les plus connus : Béatrix est arrière-petite-fille de King Tom. Holocauste, arrière-petit- fils de Stockwell. Le Justicier petit-fils de Stockwell ; Palmiste, arrière-petit-fils de King Tom. Semandria a deux fois Pocahontas, par Rataplan et Stockwell. Le Samaritain est un arrière-petit-fils de Stockwell, etc.

C'est donc cette union classique des deux sangs, Newminster-Stockwell, qui a pu contrebalancer chez Le Sagittaire les effets de ces inbreedings un peu trop nombreux. Il n'en reste pas moins que l'étalon du Rabey aura le plus de chances de réussir avec des juments issues d'un croisement en dehors.

Il doit être d'ailleurs assez facile à accoupler. Son origine essentiellement anglaise, tant du côté paternel que du côté maternel, le désigne pour les juments imbues des vieux sangs français. Les meilleurs produits de sa première année de monte, Passaro et Amer Picon, sont en effet d'origine française bien confirmée dans les deux lignes, comme nous le verrons plus loin.

En outre, le pedigree de Le Sagittaire, manquant du sang de Voltaire et de Gladiator et étant pauvre en sang de Bay Middle ton, il est facile de trouver des juments à sa convenance.

(A suivre.)

Résumé

Extrait du magazine "Le sport universel illustré"

Auteur

Ouvrage

Article de Jean Romain

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Gallica