Le conte du Triolet, par Réne Bazin

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Je voudrais dire l’histoire d’un grand gars de Normandie, telle qu’elle me fut contée, en douceur, avec des randonnées et des départs nouveaux, un jour que, du haut de la tour de Sainte-Marie du Mont, j’admirais de quelle verdure ininterrompue, légère ou sombre, les arbres et les prés bordent les plages de la Hougue.

Je ne sais pas en quel temps se passèrent les choses que voici, mais je pense qu’elles ne sont éloignées de nous que d’un petit nombre d’années. Pour la saison, elle me fut nommée : c’était l’automne. Il est pluvieux dans cette presqu’île de dix lieues de large, jetée en plein courant de la Manche et sur laquelle le cent mene et ramene le bord du nuage anglais. La pluie, la brume et la rosée s’entendent pour faire pousser l’herbe : et puis, si le soleil paraît, nulle part le rire de la terre n’est plus éclatant.

Nulle part non plus le silence n’a autant d’heures a lui. Car on ne fait point de labours ; les hommes sont peu nombreux : été ou hiver, temps de la mouche ou temps du gel, les vaches dorment dans les clos, leur gros ventre et leur pis étalés, le mufle tendu à l’odeur de la sève sans repos qui travaille le pommier, et qui travaille l’orme, et les ronces des quatre haies, et le tapis mouillé de la pâture. Qu’est-ce qui passe par les chemins ? la carriole toujours peinte de frais, ou la camionnette d’un fermier qui se rend à la foire de Valognes ? l’automobile d’un châtelain en tournée de visites ? un tombereau chargé de pommes ? le troupeau de moutons que le transatlantique, après-demain, doit embarquer au bout de la digue de Cherbourg ? Je vous le dis, les avenues de ce parc immense ne donnent guère de bruit à porter au vent qui souffle. La nuit surtout, le silence n’a point d’ennemi. Il n’y a que la mer, parfois, dont la voix gronde. Et alors, la plainte qui s’élève de la Hague, à l’occident, et celle de la Hougue, à l’orient, se mêlent au-dessus du Cotentin, et les ormes émondés les saluent de la tête, au sommet des talus.

Il est quatre heures du matin ; le vent est ailleurs, sur les côtes d’Irlande ou d’Italie. Les feuilles immobiles boivent, par tous es pores, l’air saturé d’humidité ; l’eau qu’on ne voit pas tomber du ciel dégoutte de leurs lèvres et coule le long des tiges, des branches et des troncs. Sous terre, les fontaines s’emplissent pour l’été. Au bas de l’éperon de la Pernelle, et de sa futaie, s’étend une large bande de terre, boisée au commencement. Là se trouve, toute perdue au bord d’un sentier, entre deux pâtures qui ne sont point à lui, la maison d’Auguste Hambye, l’ancien « triolet » de la ferme de Renivast, sur le plateau. Ce n’est pas riche, chez Auguste Hambye : deux chambres couvertes en chaume ; un bout de jardin : un abri pour les lapins de choux : voilà le domaine. On y vit maigrement, parce que la mère est souvent malade. Elle est levée pourtant ; elle a mis son jupon, son corsage, son châle, tout cela qui est, comme ses cheveux, couleur de cendre ; elle s’agenouille devant l’âtre ; elle cherche dans le foyer, du bout de ses doigts qu’elle plie et détend en mesure, s’il reste de la veille quelque tison brulant encore, et, quand elle a trouvé, elle approche de la braise une poignée de fougère et de menu bois, et elle souffle, toute courbée en avant la tête engagée jusqu’au milieu de la cheminée, sous les étoiles qui voyagent 1à-haut. La bougie, dans le chandelier de fer, a été placée sur le carreau du foyer, et la flamme, pliée au courant d’air, tend sa langue vers la suie.

— Auguste? Il est quatre heures : lève-toi pour les bêtes !

La mère n’obtient pas de réponse. Mais, dix minutes après qu’elle a crié ces mots là, Auguste entre, haut comme un peuplier, obligé de se baisser pour passer sous le linteau de la porte.

— Ton café est sucré. Prends-le vite, pendant qu’il est chaud.

— Bonjour, la vieille maman ; oui, je vais le prendre ; c’est pas de refus.

— N’est-ce pas? Il fera froid dans le clos.

— N’a-t-on pas l’habitude?

— Je l’ai eue, moi aussi. A présent, je ne peux plus. Allons, assieds-toi là : voilà le pain, voilà le beurre.

En parlant, elle regardait ses mains de laveuse, déformées par l’eau, et qui avaient pris le tremblement de la source. Elle allongeait les bras et ses deux mains tremblantes vers la chaise basse placée en face d’elle, de l’autre côté d’une table de bois blanc, où fumait le bol de café. Dans l’âtre, les branches mortes de pommier brûlaient bien. Le grand gars s’était assis, tandis qu’elle tirait, de dessous le foyer, une chaufferette qui serait son siège, à elle. Et la mère paraissait encore plus petite et plus menue, ainsi accroupie tout près de la terre, devant son grand fils qui avait déjà taillé, dans un pain de six livres, une tranche longue, qu’il brisait en morceaux au-dessus du bol. Il ne regardait que cette pauvre femme, qui avait fini de vivre, en vérité, mais non de se plaindre, et ce regard disait : « Qu’as-tu donc, ma pauvre maman, à tout redouter, pour moi, pour toi, pour la maison, pour le jardin, pour les lapins ? Un gars de vingt-huit ans, fait comme moi, c’est la vie assurée; je travaille assez dur pour que, si tu viens à ne plus pouvoir faire tes journées de laveuse, rien ne soit en péril ici ; tu te reposeras ; voilà tout le changement qui adviendra. »

Il ne disait point cela avec des mots; non, ses lèvres minces n’étaient entr’ouvertes que pour humer la vapeur du café. Nous avons vite pitié de nos parents, et les meilleurs de nous sont peut-être ceux qui ne le montrent pas trop. Auguste Hambye était un garçon très décidé, qui se faisait beaucoup de discours à lui-même, et n’exprimait les conclusions que le lendemain, le surlendemain, un mois, un an plus tard ; en conséquence, il ne revenait pas souvent sur ce qu’il avait dit. Corps et âme, on aurait pu le citer comme un des représentants de la plus pure race de Normandie. Voyez cette petite tête et ce très long corps osseux, ces cheveux jaunes, ces yeux d’une eau si claire, où passent peu de pensées, mais beaucoup de vie, de mouvement, de fierté d’être jeune et fort : ne croyez-vous pas qu’il a des cousins parmi les marins des fjords de Norvège, et que ses ancêtres sont venus jusqu’aux landes et forêts de la presqu’île, en barques à une voile? Ce descendant de corsaires conduit des chevaux, coupe le foin, gaule les pomme et, aux heures libres, quand il le faut, la nuit presque faite, bêche son jardin. La mère le regarde : elle mangera plus tard, après le ménage achevé. Elle dit :

— Tu es dans ta force. Moi, je m’en vas.

— Tu n’en sais rien, maman !

— Oh ! que si ! Not’corps nous avertit de sa fin. Mais je crois que tu pourrais me faire durer un brin.

Le grand gars retire de ses lèvres le bol où il achève de boire son café, et secoue la tête.

— Tu vas encore chanter ton refrain !

— Pourquoi n’y réponds-tu jamais?

— Je n’ai pas le cœur fait comme le tien, maman. Je ne dis pas tout ce que je pense. Que veux-tu donc ?

— Je voudrais que tu te maries!

— C’est cela qui prolongerait la vie de la mère Hambye?

— Sans doute : j’aurais du repos plus qu’à présent.

— Et quelqu’un avec qui causer, toi qui aimes bien ça...

Il posa le bol vide sur la table, frappa ses mains l’une contre l’autre, et reprit, d’un air à demi plaisant, mais la mère ne s’y trompa point, et reconnut le son majeur de l’âme :

— Faudrait d’abord en avoir une à qui on pense !

— Il n’en manque point qui diraient oui !

— Dis-les, pour voir ?

— La petite Picquenote ?

— Parce que je lui ai donné une épingle d’or ? Elle m’avait remplacé dans la pâture, deux journées, quand j’ai eu la fièvre. Voilà tout.

— Virginie Piédagnel ?

— La fille d’un fermier ! Tu n’y penses pas, maman? Un pauvre diable de valet comme moi!

La mère se leva, mécontente, prit le bol et l’assiette, et les porta jusqu’à l’évier qui se trouvait au bout de la chambre. On entendit le bruit de l’eau jaillissant, puis celui des doigts mouillés sur la faïence, tandis que la femme commençait d’essuyer la vaisselle avec le torchon. La voix reprit :

— Alors, c’est une pauvresse que tu courtiseras ?

— Ça se peut, maman.

— Toi qui n’as rien !

— Rien? Tu oublies la maison !

— Ça fera un joli ménage, au bas de la Pernelle ! Voyons, si tu avais à choisir, quel nom dirais-tu?

— Marie Le Hartel.

— Celle qui été triolette à côté de chez ton patron ?

— Oui, il y a trois ans, à la Duquerie, chez Mouchel.

— Qui n’a pas eu seulement la santé de continuer?

— On le prétend : mais elle a bonne mine, à ce que disent d’autres.

— Celle qui s’est mise en place?

— Oui.

— A Valognes? Chez mademoiselle Rvière?

— Au revoir, maman, à ce soir !

Un moment après, la porte criait en tournant; une charretée d’air froid entrait dans la chambre; la cendre du feu remuait. Puis, le bras puissant qui avait ouvert la porte, d’une détente rapide, la refermait de même. Auguste, en quatre enjambées, eut dépassé l’angle de la maison, et même la bande de terre que le toit de chaume, avançant, protégeait et maintenait sèche; en deux autres de ses grands pas, il atteignit la limite du jardin. L à, il se pencha, pour soulever le loqueton de la petite barrière qui donnait entrée dars le domaine, et fut tout aspergé, des épaules jusqu’aux souliers, par les buissons de ronces qui tendaient l’un vers 1’autre, aux deux côtés de la barrière, leurs grappes de mûres luisantes.

— Faudra que je taille ces cheveux-là ! dit le grand gars.

Il ferma soigneusement la barrière, et s’enfonça dans le sentier qui tournait d’abord en terrain plat, puis montait à flanc de coteau, vers la Pernelle. Il allait posément, sans regarder ailleurs que devant lui. A quoi bon se détourner? il était dans un banc de brume. Cependant, habitué à ces formes changeantes, il croyait sentir, dans le nuage, des mouvements qui annoncent le jour. Parvenu au premier palier de la Pernelle, il ralentit le pas, et tourna la tète, et la leva : par un créneau que taillait l’air marin, dans le château bien emmuré de la brume, il aperçut, très loin, des clapotis sombres, un phare, une tache morte qui pouvait être une île, et une étoile au bas d’un ciel très court.

C’était son habitude de reprendre haleine à cette moitié de la côte. L’endroit lui plaisait, à cause de la mer dont il avait ainsi des nouvelles, et pour une autre raison : là se trouvaient, en ligne, sur le bout de l’éperon, les deux monuments de la commune, la mairie, qui ressemble à une cabane de douaniers, et l’église avec son cimetière et son enceinte de murs anciens. Il y a des ormes tout autour, une vraie petite futaie, mais il n’y a point de maison, et la chance est petite d’y rencontrer quelqu’un. Auguste Hambye, comme chaque matin, agita sur son front, sans la soulever tout à fait, sa casquette, pour saluer la terre des morts et peut-être Dieu, qui veille là, seul parmi eux, avec la petite lampe. Son second regard fut pour la tour de l’église. Sans doute vous ne la verrez jamais; il est aisé, heureusement, de l’imaginer : une tour carrée, dont le granit est partout tacheté de lichen jaune, et qui n’a de toit, — de toit en pierre taillée, bien entendu, — que sur deux façades, à l’est et à l’ouest. Des deux autres côtés, c’est le mur qui monte et fait pignon. Ce toit en accent circonflexe, ce livre ouvert posé au sommet d’un pilier rectangulaire, les vieux Normands durent l’aimer. On peut le voir au-dessus de l’église de Saint-Fromont, à Couvains, à Bricquebec, au Ham, à Saint-Léonard de Vains, à Sainte-Mère-Eglise, à Gréville où fut Millet : autant dire dans toute la presqu’île. Le grand valet de M. Lendelin s’intéressait peu à l’architecture. Sur l’arête du toit, qui dépassait en hauteur les ormes, il cherchait la première lueur que le matin, à travers la nuit, envoie vers les lieux hauts. Il crut la reconnaître ; il n’était pas sûr; il dit :

— La Hougue va s’éveiller, m’est avis ; la vieille Prudence Moyon sera au clos avant moi.

Vite, il se remit en marche, et continua de monter, entre des talus de saules, jusqu’à la lande, qui est rase, en forme de carapace, et domine tout le pays côtier. Là, il ne douta plus : la brume blanchissait à l’horizon, sur la Manche. Coupant au plus court et sautant par-dessus les ajoncs, il descendit de l’autre coté de la colline, traversa des pâtures enveloppées dans les ténèbres blanches, et entra dans la cour de la ferme. Les fenêtres du pavillon où logeait le fermier, près de la barrière, au poste de guet, étaient encore fermées. Le valet, pour ne pas être entendu, posa le pied sur les plaques de fumier ou de bouc, entre lesquelles se levaient des pointes de galets ; il ouvrit la porte de l’écurie, et harnacha son âne.

Qu’allait-il faire avec son âne? une chose que beaucoup d’hommes de vingt-huit ans n’auraient point accepté de faire. En ce pays du Cotentin, les jeunes qui se gagent dans les fermes commencent souvent par traire les vaches. C’est un rude métier. Avant le jour, en automne et en hiver, au petit jour dans les saisons de lumière, il faut être dans la pâture où les bêtes ont passé nuit, prendre les grosses cruches de cuivre qu’on avait chargées sur le dos de l’âne, et, quelque temps qu’il fasse, par le froid, la gelée, la pluie, la brume, s’agenouiller dans l’herbe, et traire sept, huit, dix vaches du troupeau, qui arrivent, l’une après l’autre, en ordre invariable, du bout du clos, lentes, les jambes écartées, pour être délivrées de leur lait. A midi, il faut retourner dans la pâture, et une fois encore, à la nuit venant. Dans l’intervalle, le triolet a nettoyé les cruches avec de l’argile ; il a eu soin de donner aux porcs leur ration de pommes de terre bouillies et de petit-lait ; on l’a vu trotter de droite et de gauche, dans les étables, les greniers et les cours, aux ordres du fermier, de la fermière ou des grands valets. Son rêve est donc de devenir, à son tour, grand valet, c’est-à-dire charretier, un peu bûcheron, émondeur d’ormes dans le temps où la sève dort, et cueilleur de pommes vers octobre, quand commence la fabrication du cidre, la vendange de là-bas. Il n’y a guère d’exemple qu’un garçon bien doué et ambitieux aille encore, après dix-huit ans, traire les vaches dans les clos, tandis que les vachères sont de tous les âges, et qu’on en rencontre de toutes vieilles, qui n’ont jamais eu d’autre métier. Auguste Hambye, lui, était resté dans le triolage jusqu’au service militaire. Ses camarades l’avaient plaisanté d’abord de ne point faire comme eux. Puis, l’homme étant de haute mine, beau et redoutable, — il avait trois ou quatre fois, dans les prés, empoigné et fessé jusqu’au sang ceux qui se moquaient, — les gens des fermes voisines, les femmes surtout, se mirent à le considérer avec une secrète admiration, comme un original, mais plus habile que tout autre en son métier. Dans la contrée, il n’y eut bientôt plus un enfant qui ne sût qui était « le triolet de Renivast ». On l’appelait à l’aide dans les cas difficiles. Une génisse folle était-elle sortie du clos et menaçait-elle, de ses deux cornes abaissées et pointées savamment, tous ceux qui approchaient? Fallait-il rétablir un pont de madriers, qu’un des lents ruisseaux qui vont à la mer, tout à coup gonflé, avait emporté ? ou bien ferrer un jeune cheval tenu à la longe, dans l’herbage, et dont personne ne réussissait à saisir et à lier le jarret ? il y avait toujours quelqu’un pour dire : « Allez quérir Auguste de Renivast; vous n’êtes bon à rien; il est bon à tout. » La légende même le guettait. Comme il était fort ménager de son bien, et ne changeait de vêtement que si la trame et la chaîne ensemble étaient usées, on l’avait vu, en ce temps-là, porter toujours le même complet de velours à côtes, déteint par l’air et l’eau, devenu couleur de terre délayée, sauf à l’endroit des genoux, qui avaient, à la longue, pris la couleur de l’herbe, où Auguste Hambye restait tant d’heures agenouillé. On le nommait souvent, en souvenir, « l’homme aux genoux verts », et lui, il se faisait gloire de cette seigneurie-là, et il lui arrivait encore, à présent qu’il était devenu grand valet chez maître Lendelin, de mettre le pantalon taché par l’herbe de Normandie. Les longues heures de solitude, dans les pâtures, parmi les bêtes, n’avaient pas laissé mauvais souvenir à ce silencieux. Aujourd’hui même, par camaraderie, par obligeance, par vanterie aussi, il avait accepté de remplacer l’une des deux vieilles vachères de Renivast, la Debrise, qui était allée aux noces, pour trois jours, du côté de la Hague.

Cinq heures sonnaient au clocher de Valcanville, lorsqu’il fit tourner la barrière légère du clos. A travers lebrouillard dilué das le vent du matin, les dix vaches que la vieille Debrise avait l’habitude de traire vinrent d’elles-mêmes au remplaçant. Déjà l’âne, attaché à un pieu, broutait. Les trois cruches de cuivre poli, qu’il avait apportées sur son dos, reposaient le long de la haie. Le triolet en prit une, flatta, de la main gauche, une jeune vache à son premier veau, une vache blanche et fauve, puis, se laissant aller sur les genoux, qui s’enfoncèrent dans l’herbe épaisse et trempée, il se mit à tirer le lait, qui giclait à l’intérieur du vase, et faisait sonner la paroi du métal. Deux heures, sans arrêt, il travailla. Il avait le visage et la poitrine en sueur, et les jambes glacées, car elles baignaient dans une rosée abondante, que rafraîchissait encore le vent de l’aube et de la marée. Il se hâtait de traire la dernière vache, qu’on appelait Demi-deuil, parce qu’elle avait la queue noire et tout le reste du corps blanc. La brume s’était repliée sur la mer et y voyageait, roulée en grosses boules; en grimpant sur la Pernelle, on aurait entendu les sirènes ; mais la cime des ormeaux était couleur de flamme. Auguste avait l’habitude de ce froid qui engourdissait ses maigres mollets. Il ne se plaignait pas, mais il se hâtait. Il aurait pu se plaindre, cependant, car la vachère de la ferme, la vieille Prudence, ayant fini l’ouvrage et libéré ses vaches, était venue, lasse, rouge, renouant le foulard dont elle s’enveloppait le cou, s’asseoir à droite de son ancien compagnon. Ensemble, pour commencer, ils avaient parlé, un peu du temps, des bêtes, et de maître Lendelin, qui ne voulait pas augmenter les gages de ses triolets. Et les mains d’Auguste, les mains gercées et souples douloureusement, tiraient en mesure les cordes de la grosse cloche rose où Demi-deuil serrait son lait.

— Deux cents francs par mois; ils ne veulent pas donner plus; pourtant, on les gagne bien !

— Oui, répondait le valet, on les gagne; je me souviens. Surtout, il n’ya pas de congé.

— Le lait n’a pas de dimanches, mon pauvre garçon. Il faut que ça coule... Tenez, quand Marie Le Hartel, vous savez bien, celle de la Duquerie, a quitté le métier, je crois bien que c’était la raison : elle a voulu du bon temps, et elle s’est mise en place.

— J’ai entendu dire autre chose.

— Quoi dont?

— Que le patron la courtisait : et la fille est fière.

— Pour ça oui, et bonne travailleuse, et économe !

— Pas causante, entre nous !

En disant ces phrases-là, courtes et pleines de sens, il tenait les yeux baissés vers la cruche, d’où un rayon de soleil, ayant touché la panse de cuivre, rejaillissait en éclaboussures sur les mains de l’homme et sur les ruisseaux de lait coulant. Il revivait évidemment une minute morte, que lui seul dans le monde, et peut-être Marie, avait le pouvoir de ressusciter.

La vachère, que le bavardage reposait, croisait les bras sur ses genoux ; elle était assise, elle, sur un escabeau à trois pieds. Son lot de vaches laitières avait déjà pris du large, et paissait dans l’herbage. Comme elle se croyait fine, elle se tut un moment, pour mieux étudier la physionomie de son compagnon de travail, et, enragée de connaître le secret, de savoir au moins s’il y en avait un, elle demanda :

— Vous l’avez revue plus d’une fois, depuis qu’elle est à Valognes?

— Bonne foi non ! Je n’y vais pas souvent, à la ville, et, quand j’y vais, je fais les commissions du patron, je fais les miennes, je bois mon café, et je m’en reviens.

— Je crois qu’elle est bonne à tout faire, chez une demoiselle d’âge ?

— Ça se peut.

— Vous la regardiez passer par-dessus les haies, quand elle était ici !

— On regarde ce qui remue, n’importe quoi, même vous, Prudence !

— Oh ! moi, quand on me regarde, c’est qu’on se trompe, et ça ne dure pas. Mais elle, en voilà une belle jeunesse !

— Il y en a qui le disent.

— Bien faite, et fraîche ; je crois la voir : aussi grande que vous...

— Je n’ai jamais mesuré.

L’air de moquerie d’Auguste Hambye agaça la vachère. De ses mains assemblées, portées à sa nuque, elle souleva l’édifice de ses cheveux déteints par l’âge et collés en mèches par le brouillard. C’était son avant-dernier orgueil, cette chevelure encore lourde : car on ne peut jamais dire quel sera le dernier.

— Vous êtes d’un mauvais tour, ce matin, Auguste. C’est peut-être parce que vous êtes arrivé en retard? Moi, je rentre. Vous rapporterez bien mes cruches avec les vôtres, n’est-ce pas? C’est le petit vacher qui les a portées sur sa brouette jusqu’ici...

— Bien, bien, ma vieille : on fera deux tours avec l’âne.

Elle s’éloigna, essuyant aux touffes d’herbe les taches de lait de ses cottes.

— Et puis, vous savez, on ne vous parlera plus de Marie Le Hartel, puisque cela vous fâche.

— Oh ! pas du tout.

Prudence ne fut pas plus tôt revenue à la ferme, qu’elle s’empressa de répéter la conversation qu’elle avait eue avec Auguste Hambye, de plaisanter ce Normand cachottier, et de raconter de prétendus souvenirs qui n’étaient qu’histoires inventées.

Quand il eut fini sa besogne, celui-ci, qui ne se doutait pas du manège de la vieille fille, charria les cruches, les sienne et celles de Prudence, jusqu’à la ferme. Dans sa tête lente, repassait les mots que sa mère et la triolette venaient de dire, sans s’être accordées. Autour de lui, la ferme éveillée ne faisait pas grand bruit. Après le repas du matin, il fut stupéfait de s’entendre héler par le patron :

— Auguste, va donc, avec la camionnette, livrer un demi-cent de bouteilles de cidre à Valognes? Tu me rapporteras du tabac doux, puis des pointes longues, vingt mètres de ficelle solide, un piège à rats, deux boisseaux de pommes de terre bleues, si tu les trouves, et trois feuilles de papier timbré, pour que j’écrive le bail de mon petit bien de la Hucherie, que j’ai loué de parole à Prosper Hommet... Ah ! par la même occasion, achète-moi donc un jambon ?... Si tu rencontres, par hasard, l’ancienne vachère de notre voisin, Marie Le Hartel, tu lui souhaiteras le bonjour de ma part... Ça ne doit pas être pour te déplaire, car on assure que tu en tiens pour elle?

Et il eut un rire silencieux qui creusa et releva en hameçon les deux coins de ses lèvres.

Le valet, qui travaillait près de la pompe, au milieu de la cour, ayant, tout autour de lui, les cruches de cuivre qu’il frottait avec de l’argile, au dedans et au dehors, et rinçait à grande eau, leva sa main noire, et répondit, riant aussi :

— Je ne sais pas ce qu’il y a aujourd’hui, tout le monde me parle d’elle : en vérité, maître Lendelin, si je la rencontre, je lui porterai votre salut.

Il la rencontra. Dans la prairie vallonnée du Cotentin, il y a de petites villes qui ont eu des murailles de guerre, fossés, pont-levis, et une histoire pleine de sièges et de batailles, de duels et de tournois, où le nom des Anglais revient souvent. Pour des raisons militaires, mais aussi pour ménager la terre préciosissime, les aïeux normands les construisaient sur des hauteurs pierreuses, où l’herbe pousse moins bien. Valognes est l’une d’elles. Au XVIIIe siècle, quand on crut à la paix dans cette frontière marine, chaque seigneur ou bourgeois bâtit son hôtel ; chacun eut sa grille de fer forgé, sa cour d’honneur, ses balcons ventrus, et ses lucarnes haut coiffées, d’où l’on voyait monter les nuages sur la mer. Les beaux hôtels sont encore debout ; les lourdes ardoises de leurs toits, les ardoises grises de Tourlaville, chevillées sur des voliges en cœur de chêne, toutes cernées d’un joint de mortier, ont résisté aux tempêtes d’hiver, et les lauriers sont drus, qui furent plantés jadis. La campagne aussi a ses demeures anciennes, cachées par des rubans de futaies ; elle a ses ruines, ses parcs en terrain plat, ses avenues bordées d’arbres, où personne ne passe, et qui descendent vers les plages. Normandie sans seigneurs, mais toujours seigneuriale !

Auguste Hambye s’en fut donc à Valognes la bien bâtie; il conduisait sa camionnette par les rues étroites, cornant, tournant, freinant pour les chiens autant que pour les passants, s’arrêtant où il fallait, pour acheter tout ce qu’avait demandé maître Lendelin. La voiture était bien connue par la ville, et aussi l’homme aux genoux verts. Plusieurs clients, plusieurs marchandes, blondes et nourries, à qui ne déplaisait pas un bout de causette avec ce gars de belle humeur, qui avait le regard ferme et des moustaches comme des épis de blé, auraient aimé à savoir des nouvelles de la Hougue.

On l’invitait: «Mais, restez donc ! — Point, disait-il, j’ai dix commissions à faire dans Valognes, et mes bêtes qui m’attendent. — vous êtes redevenu triolet? Pas possible? — Pour deux jours encore. » Il se dépêchait, mais, pour tout dire, modérément. Il était près d’onze heures, quand il mit en marche son moteur, en haut de la place du Château. « Que me reste-t-il encore à faire se demandait-il. — Ah ! je me rappelle : des pointes longue à acheter, dans le quartier de l’église... » L’automobile grise descendait donc, et traversait le champ de foire, par le milieu, à petite allure. L’homme, ayant entendu des aboiements, en arrière, s’imagina qu’il avait peut-être écrasé la patte d’un chien, et se pencha hors de la voiture, la tète tournée vers le haut de la place. Une grande jeune fille venait. Elle était toute penchée de côté, car un panier, qu’elle tenait par l’anse et d’où sortaient des légumes, des feuilles de choux, et la tète d’un poulet vivant, la tirait à droite. Auguste ralentit encore la marche de la camionnette, et, sans secousse, arrêta la machine. La jeune fille ne se souciait guère d’une voiture qu’elle n’avait pas reconnue. « Que mon panier est lourd et que la maison est loin ! » Ce refrain des cuisinières qui reviennent du marché lui tenait seul compagnie. C’était bien elle : son visage long aux joues plates, son teint uni, ses cheveux jaunes sans chapeau ni coiffe, et cet air de ne point penser, mais seulement de souffrir ou de se réjouir de la vie, selon les jours. En ce moment, elle peinait. Simplement pour ne pas allonger son chemin, et pour descendre au plus court, elle passa près de l’automobile, à frôler les roues, du côté droit. Et un peu au-dessus d’elle, tout près, voici une voix qui l’appelle par son nom :

— Eh bien ! Marie Le Hartel? Marie de la Duquerie?

Elle fut vite redressée, la grande Normande, elle eut vite tourné le visage à gauche, et le gars put voir qu’elle avait toujours de belles dents, car elle éclata de rire en l’apercevant :

— Auguste Hambye ! Si c’est possible Vous voilà à Valognes?

— Comme vous voyez.

— Ça doit être la première fois que vous y venez? je ne vous ai jamais rencontré.

— Non, mais c’est h première fois que je m’arrête pour attendre Marie Le Hartel.

— Vous m’attendiez?

L’homme ne répondit pas tout de suite. II se défiait de son propre cœur, qui battait de surprise, de plaisir et de jeunesse. Marie avait avancé la tète, afin, croyait-elle, de parler sans être entendue. Or, il n’y avait personne autour d’eux. Elle était abritée sous la visière de tôle de la camionnette. Il aurait vite dit un mot de trop, et qui l’eût engagé. Le Normand répondit, sans se compromettre :

— Chargée comme vous l’êtes, vous feriez pitié même à un étranger, Marie...

— Pas tant que ça !...

Elle ne voulait point passer pour une fille sans courage. S’étant retirée un peu hors de l’abri, elle saisit d’une main le panier, et le leva, pour prouver sa force. Elle était magnifique de ligne, en ce moment : la taille cambrée, le bras dégagé de la manche, et ferme, et moins rose que les joues qui riaient, les yeux riant aussi, et se moquant des choux, des carottes, des navets, du poulet, et de cette manne d’osier tressé, qu’elle tendait à bout de bras, comme une offrande au jour qui luisait doux. Auguste voyait bien, à sa manière, que le geste était jeune et beau. Il pensait, tout au fond de son cœur : « Ça ferait une solide ménagère, et décidée, oui, Marie Le Hartel ! « Il se garda d’exprimer la pensée qui le mettait en joie, mais, tendant la main, il saisit le panier, que Marie abandonna ; il le plaça à côté de lui, sur le plancher du siège.

— Venez donc près de moi, je vous porterai où vous allez : le panier est trop lourd !

— Vous voudriez ? Oh ! par exemple !

Elle avait la voix chantante, les yeux mouillés de lumière. Deux passantes, au bout de la place, entendirent voler ces mots-là, et tournèrent la tète.

— Allons ! Dépêchons!

Il la commandait, à présent ! Et elle obéissait ! En un moment, levant les épaules, elle eut tourné autour du capot, monté sur le marchepied, et se fut assise. Et les voilà partis. Oh ! pas bien vite. Ils auraient pu causer, l’un avec l’antre. Elle avait mis ses mains à plat sur ses genoux. Elle avait peur qu’on ne vit qu’elle était contente, et elle regardait au-dessus des hommes que croisait l’automobile. Elle dit une fois : « Descendez vers l’église Saint-Malo, » et, un peu plus loin : « Tournez maintenant. » Sans répondre, il obéissait, à son tour, les yeux levés, comme elle, mais moins haut, uniquement occupé, semblait-il, de conduire la machine. Une rue bordée de boutiques; une autre étroite, déserte, petits hôtels anciens, balcons rouillés, fenêtres aux vitres vertes, quelques grilles, des pointes de laurier au-dessus des murs. Marie montra du doigt un portail vert, à droite duquel pendait un pied de biche, au bout d’une chainette. Qu’il y avait longtemps que la biche avait été forcée !

— C’est là, Auguste Hambye, arrêtez sans bruit ! C’est là !

En freinant, il ne fit pas grand bruit, mais il en fit un peu. Et toutes les oreilles de la rue, n’étant point encombrées par le bourdonnement de la vie, reçurent la plainte de l’arbre de transmission. Quelques têtes parurent, entre les montants des hautes fenêtres, ici ou là ; trois filles secouèrent leurs tapis poussiéreux, plus longtemps qu’il n’était utile ; une autre se pencha hors d’une lucarne, et s’accouda sur la margelle, d’un air de rêver; un chanoine qui lisait son bréviaire, derrière une fenêtre à meneaux, interrompit sa lecture, et dit, hochant un front dégarni : « L’automobile est décidément une jolie invention. » Marie était déjà dans la rue ; elle avait posé le panier près dc ta porte, et tirait une clé de sa poche. Une voix la héla :

— Eh ! ma fille ! vous ne vous gênez pas ! Vous faites vos courses en voiture, à présent!

— Mais non, mademoiselle, j’ai rencontré...

— Je le vois bien, que vous avez rencontré !... On rencontre toujours, quand on cherche...

Au-dessus de la voiture, le bruit d’une fenêtre qu’on ferme apprit aux deux voyageurs, et à la rue. que la demoiselle allait descendre. Et, en effet, Marie avait repris son panier dans sa main gauche ; elle approchait, de la serrure, la clé qu’elle tenait dans sa main droite, lorsque la porte s’ouvrit. La petite vieille demoiselle était là, grise de cheveux, grise de visage, vêtue de soie noire, le bras encore tendu et tremblante d’émotion :

— Une fille qui m’a été recommandée !... Ah bien ! oui... Que j’ai traitée comme ma propre fille !... Vous n’avez pas honte? Vous ne dites rien ?... Quand j’étais jeune, je faisais mon marché, moi aussi mais personne ne m’a jamais proposé de me reconduire en cabriolet !... Je n’aurais pas permis, je vous assure... Les filles d’aujourd’hui n’ont plus de tenue..., plus aucune tenue !

Marie, beaucoup plus grande, les yeux à terre, attendait la fin de l’orage. Elle devait connaître les reproches ; elle avait l’habitude ; elle se disculperait plus tard, dans la demi-heure d’après, lorsque mademoiselle Rivière aurait recommencé à se souvenir que les domestiques sont rares. Auguste Hambye, moins patient, se pencha hors de la camionnette :

— Bon sang de bon sang ! La demoiselle, ne lui en dites pas tant ! C’est une bonne fille, votre servante ! Je l’ai trouvée qui n’en pouvait plus, sur la place du Château ! Elle ne m’a rien demandé ; elle ne me reconnaissait même pas, vu que j’étais caché dans ma voiture...

— Ah çà ! qui êtes-vous donc, l’homme?

— Auguste Hambye, le grand valet de Renivast, et elle était de la Duquerie, elle, de chez Mouchel !... Faut pas être injuste, voyons...

— Ne vous mêlez pas de nos affaires, allez aux vôtres !

Cette fois, le grand valet se leva tout droit dans sa voiture, et, rouge de colère, perdant cette mesure dont il était si jaloux, sans songer qu’il se compromettait gravement, il répondit, en regardant Marie :

— Si elle sort de chez vous pour une affaire comme ça, elle viendra chez moi, et pas ailleurs !

La vieille fille ne pouvait comprendre qu’en parlant ainsi, il promettait le mariage. Indignée, elle poussa la porte, Mais Auguste avait eu le temps de voir, dans les yeux de Marie aux paupières à demi closes, dans les yeux en noyaux d’olive, le plus beau remerciement qu’ils pouvaient dire.

Il remit la voiture en marche, et corna plus de dix fois avant de quitter la rue, en manière d’adieu, et de gouaillerie peut-être.

Le soir, à mi-chemin entre Renivast et la Pernelle, il retrouva la brume, occupée à faire des feuilles mortes dans les hautes haies d’ormes. Déjà elle avait tué le vent, et il n’y avait aucun autre bruit que celui des pas de l’homme qui regagnait son chaume. Il entra, comme de coutume, avec brusquerie, toucha la visière de sa casquette de laine, pour saluer sa mère, prit une poignée de feu, et dit :

— J’ai tout réfléchi : puisque tu veux que je m’établisse, je demanderai Marie Le Hartel, qui est bonne à tout faire, chez sa demoiselle de Valognes.

La petite mère, qui mettait le couvert, s’arrêta, une assiette dans une main et une carafe dans l’autre.

— Qu’a-t-elle donc de si beau ? Une longue fille qui n’en finit pas !

— C’est parce que tu es petite, que tu dis ça.

— Une fille avec qui tu n’as guère causé.

— Ce que je sais me suffit.

— Que sais-tu donc?

— Qu’elle a bien de la vertu, pour servir sa demoiselle sans seulement lui répondre.

La mère n’avait aucun espoir qu’Auguste racontât jamais de quelle manière il s’était renseigné. Elle avait obéi toute sa vie, à son mari, à son maître, et à la pauvreté qui défend tant de choses. Maintenant, elle obéissait à son fils. Elle fut, comme tous les soirs, attentive à servir Auguste, à le regarder pour deviner ce qu’il pensait, à l’interroger sans trop en avoir l’air. Il n’y eut point de différence entre ce soir-là et les autres, si ce n’est que, après la soupe mangée, elle dit : « Je n’ai pas faim aujourd’hui, » et qu’elle demanda, une heure plus tard, lorsque le fils alluma la lampe à essence pour aller se coucher :

— Faudra donc que tu parles à la mère Le Hartel ?

— J’y compte bien.

De sa pauvre main douloureuse, elle frappa la table :

— Si elle t’accorde sa fille en mariage, celle-là, je croirai que le diable est devenu bon. Ça sera-t-il bientôt que tu iras la voir ?

— Je n’ai pas envie de tarder.

— Demain?

— S’il y a moyen.

Un grand .soupir fut toute la réponse de la veuve. Le pas de l’homme s’éloigna ; la plainte éternelle des plages était bue, cette nuit-là, par les dunes; et la femme connut, non pour la première fois, combien sont longues les heures dans l’absolu silence.

Le lendemain, comme il avait dit, Auguste Hambye, s’étant hâté de dîner à midi, quitta la table où le patron, et les valets de Renivast, pelaient encore leurs pommes, et causaient, en attendant le café. Il avait le temps de courir jusqu’au hameau où demeurait la veuve Le Hartel, et de revenir pour le travail, qui ne presse pas souvent les hommes, en ce pays d’herbe et de pommiers. Il avait mis, le matin, un costume neuf. Ses longues jambes l’eurent vite porté devant la haie vive, au delà de laquelle il y a la maison où habitait la mère de Marie. Oh ! une rude femme, lingère autrefois, propriétaire aujourd’hui, retirée dans « son bien », et qui battait son linge dans le jardin, en arrière, à l’endroit où il y a une pompe touchant le mur de la cuisine. Auguste connaissait la maison ; il entendait le refrain du battoir ; il traversa donc le couloir, et se retrouva, au soleil d’une heure, devant la ménagère. Celle-ci l’avait tout de suite reconnu ; elle ne s’interrompit pas pour si peu, et le salua d’un air de protection. Dans le pays, elle passait pour riche : était-ce une raison pour regarder ainsi, de la tête aux pieds, le grand valet de Renivast, et pour tordre le bec de son côté, comme si elle avait su ce qu’il venait lui apprendre ? Même elle parla la première, en posant son battoir et essorant, sur la pierre en pente, un corsage à petits pois.

— Te voilà, Auguste? Et en habits de dimanche ! Tu as donc quelque chose d’important à me demander, mon garçon, pour n’avoir pas gardé ta culotte aux genoux verts?

— En effet, répondit le valet : puisque vous le devinez, ce n’est pas la peine que je vous le dise.

— Au contraire : va toujours.

— Mère Le Hartel, il y a une fille, à Valognes, qui ne me déplaît point.

— Je la connais?

— Tout à fait bien. Si vous vouliez...

La femme cessa de rouler, sur la pierre, le corsage tout mousseux d’eau de savon. Des deux mains levées, elle fit, en l’air, le geste d’effacer une ligne d’écriture, et répondit tout haut, sans avoir l’air de songer aux jardins voisins, aux bonshommes, aux bonnes femmes bêchottant derrière les poiriers :

— Tu plaisantes, Auguste Hambye ! As-tu du bien pour te marier avec ma fille?

— Je n’ai pas grand’chose. Mais, si elle voulait comme je veux, diriez-vous encore non ?

— Est-ce que tu lui as parlé ?

— Sans doute, hier matin, sur la place du Château.

— Et elle s’est mise d’accord avec toi ?

— Je ne dis pas ça ; il y a bien des manières de dire oui...

— Il y a aussi bien des manières de dire non. Je te dis non de toutes les manières, moi : non pour aujourd’hui, et non pour demain. Ma fille n’est point faite pour misérer avec un mari comme toi.

Auguste qui, jusque-là, contre son habitude, avait tenu sa casquette dans ses mains, la replaça sur sa tête, et la fit couler sur ses cheveux jusqu’à ce qu’elle touchât l’ourlet de l’oreille, à gauche et à droite.

— Mère Le Hartel, je ne renonce pas à mon idée! Quand votre fille aura son âge...

— Eh ! mais, interrompit la mère, en appuyant sa réponse d’un coup de battoir sur le linge, quand elle aura son âge, elle ne sera pas plus bête qu’à présent. Je l’ai bien éduquée là-dessus. Je lui ai fait la leçon : pas d’argent, pas de mariage ! Qu’as-tu pour faire vivre ton ménage?

— Mes bras.

— Ils peuvent te manquer, si tu es malade.

— Si on ne vivait pas un peu de confiance, alors qui donc se marierait? J’ai aussi ma maison.

— Bast !

— mon jardin !

— De quoi nourrir trois lapins maigres.

— J’ai aussi...

Ayant commencé la phrase, Auguste ne l’acheva pas. Il est probable qu’il était tenté d’avouer quelques économies. Même en cette heure d’émotion, il ne les trahit pas. Ce fut la mère Le Hartel qui se prit à rire, comme elle avait fait en apercevant le grand valet de Renivast. Elle n’était plus toute jeune; elle avait connu le temps où, dans le Cotentin, on faisait semailles et moissons, et, naturellement, la formule qui lui vint à l’esprit ne fut point celle qu’eût trouvée une femme de vingt ans. La mère Le Hartel répondit, les poings sur les hanches, ses trente-deux dents à l’air, et la poitrine ballant dans son ample corset :

— Ecoute, Auguste Hambye : le jour où tu pourras me montrer trois boisseaux de froment récoltés dans un bien à toi...

— Trois boisseaux ?

— Oui, mais que tu n’auras pas cueillis dans ton jardin...

— D’accord.

— Ce jour-là, tu pourras venir me reparler de Marie; d’ici là, occupe-toi de tes chevaux, et ne va pas faire des commissions à la ville.

Elle avait parlé rudement, la mère Le Hartel ; elle s’était moquée du valet. Cependant, vous eussiez vu les yeux du grand gars fauve cligner de contentement, et ses lèvres s’allonger, comme s’il avait eu, devant lui, un petit verre de cette vieille eau-de-vie de cidre que le fermier de Renivast offrait, à tout le personnel de la ferme, au matin du premier de l’an.

— Au revoir, mère Le Hartel ! A l’avantage!

Il trotta si bien, le long des tranchées bordées d’ormes, qu’il arriva au moment où ses deux chevaux finissaient de boire, et levaient haut leur tête, pour faire couler, dans leurs naseaux, les gouttes d’eau en voyage sur leur mufle mouillé.

Le lendemain, qui était un dimanche, comme il revenait d’assister à la messe dans l’église de la Pernelle, Auguste s’arrêta devant la barrière de son jardin, et dit à la petite mère qui arrivait derrière :

— Maman, je voudrais ton avis sur une chose?

— Dis, mon enfant.

— Une chose de religion : tu es plus dévotieuse que moi, bien sûr, et tu ne te tromperas point.

— Je ne connais que ce que j’ai entendu, et mon petit raisonnement par-dessus.

— Maman, c’est-il permis de demander une fille en mariage, le dimanche?

La mère Hambye ne riait pas souvent. Mais, cette fois, elle rit, de si bon cœur que les pommettes de ses joues dansaient en mesure, et qu’un rouge-gorge, qui avait l’habitude de venir saluer ses hôtes, dès que le loquet de la barrière remuait, et de les accompagner jusqu’à la porte, s’envola, et s’alla percher sur un poirier, songeant : « Qu’est-ce qu’elie a donc? »

— N’en fais pas de doute, Auguste : rien n’est mieux permis.

— Alors, ne te mets pas en peine de mon travail d’aujourd’hui.

Elle riait encore, en remuant les cendres du foyer. Mais elle ne continua pas longtemps. Auguste avait quitté ses vêtements du dimanche, et repris sa veste de velours et son pantalon aux genoux verts; il sortait de sa chambre, portant une poche de toile, de la grosseur d’un solide mollet, haute de même, et qu’il tenait en équilibre dans la paume de sa main droite.

— Te voilà en belle tenue, pour faire ta demande en mariage !

— Celle qu’il faut.

— Et dans le sac blanc, qu’as-tu mis? un cadeau de fiançailles?

— Si on veut.

— Un mouchoir de soie?

— Non.

— Un manchon de lapin blanc?

— Non.

— Des colliers (le corail, que les marins vont chercher dans les îles?

— Non, maman : mais rappelle-toi bien qu’il y a là dedans toute ma chance d’être heureux.

La mère trouvait étranges les propos de son fils. « Dire des choses pareilles, un garçon qui a du raisonnement ! » Elle commença de s’inquiéter, lorsqu’elle entendit, au-dessus d’elle, un bruit mou, de tiges pourries mais qui ont encore un petit cri quand on les foule et la plainte plus vive de bâtons qui éclatent. Elle fit trois pas dans le jardin, et les pincettes, qu’elle avait au bout des doigts, tombèrent à terre.

— Seigneur, il a perdu l’esprit

Le grand valet de Renivast était debout sur le toit, enfoncé jusqu’aux genoux dans le chaume. Son sac de toile ouvert et pendu à on cou, ses durs cheveux jaunes formés en lames et rabotés par le vent, il se courbait, il fouillait, de ses deux mains jointes en soc de charrue, l’épais vêtement de paille qui protégeait la mère et le fils contre le froid, le chaud, la pluie et la tempête. Puis, il enfonçait une main dans le sac, en retirait son poing fermé, et semait, dans la rigole, une graine inconnue, à la profondeur qu’il faut pour que l’herbe soit solidement plantée sur ses racines. Alors, il rapprochait les bords de la coupure, et changeait de place. Les deux pentes n’étaient point rapides, et, s’il glissait un peu, en descendant d’un pas, il n’avait qu’un coup de talon à donner, et le brodequin entrait dans le chaume.

La mère regarda son fils creuser, semer et niveler deux sillons du toit de sa maison, puis, hochant la tête, et ramassant les pincettes, elle rentra, convaincue que le valet de Renivast était malade d’esprit. Elle eut soin de porter sa chaise et de s’asseoir tout près du mur, au-dessous de la partie déjà ensemencée du toit, de peur que les poubelles, et les bâtons de traverse, venant à céder plus loin, toute la charge, y compris le grand Auguste, ne s’effondrât dans la chambre.

Avant midi, la partie du toit qui regardait l’occident était emblavée ; sur l’autre moitié, le travail ne fut achevé qu’au crépuscule. Les premières étoiles étaient déjà brillantes dans le ciel et sur la mer. A peine descendu de son échelle, Auguste dit : « Je ne pourrais manger, je vais au lit. » Il se coucha sans boire ni manger, et dormit comme un homme heureux.

Au-dessus de lui, le chaume commençait déjà de préparer la moisson. Vous pensez bien que ce matelas de paille était devenu, avec les années, une vraie terre bénie, à qui seule manquait la semence. Jusqu’au fond, jusqu’aux brins qui voyaient ce qui se passait dans les chambres, la poussière des routes, celle des champs, bien rares, celle des prés, quand les veaux galopent ou qu’ils piétinent à la barrière, toute cette poudre fine et fertile était tombée. La pluie l’avait fait couler le long des chalumeaux les mieux serrés par d’autres. Tant de feuilles à l’automne, en pourrissant, ne font-elles pas du fumier? La substance même des tiges, dont le toit était fait, sous l’influence de l’air, des pluies, des neiges quelquefois, du soleil aussi, s’était transformée en une pâte à demi molle, prête à nourrir les racines d’une plante. Et voici que le froment allait pousser dans la tombe d’une moisson de sa race.

Il avait été jeté, en octobre, entre les javelles mortes du toit ; les cloches sonnaient pour la fête des saints, quand il lança ses premières lames vertes hors du fourreau de la paille. Auguste, an petit matin et le soir, quand la nuit n’était pas trop noire, le regardait. Jeunesse des herbes, qui plient jusqu’aux racines, et se couchent, et jouent avec le vent ! Quand la tempête soufflait de la Hague, que la maison était secouée comme par un tremblement de terre, la mère et le fils, entre lesquels la flamme de la lampe elle-même s’affolait, éveillés de la torpeur qui les saisissait de bonne heure, à la veillée, disaient : « Les roches du Raz Blanchard crient miséricorde ! » Chacun d’eux, en esprit, voyait ce duvet vert, aplati, sifflant une chanson perdue dans celle de l’ouragan, et caressant les vieilles javelles de son espèce. Les froids de décembre et de janvier furent rudes cette année-là. Auguste, qu’une seule pensée menait, ne manquait guère, après avoir dit : « Fait froid, ce soir ! » de prendre une des bûches rangées sur champ, le long de la cheminée, et de la jeter sur les braises mourantes. « Tu fais de la dépense inutile, » disait la mère. Le grand valet ne répondait pas directement. Il secouait la tête, d’un air content, et disait : « Chauffe-toi, mon froment ! » II lui arrivait de dire tout à coup, les jours de vent : « Tiens-toi ferme ! » et quand il pleuvait : « Bois ton saoul ! » La moisson de là-haut l’occupait, même dans le travail du jour, à Renivast. Mais il se gardait d’en parler. Et qui se serait douté qu’il y eût deux pentes de blé, une reliure de livre emblavée, entre les ormes, si ce n’est les corneilles qui, à la brunante, regagnent, pour y dormir, l’îlot de Tatihou?

Marie ne savait pas que son sort dépendît du sort d’un champ de blé, et du plus petit, assurément, qu’on eût jamais vu, depuis Cherbourg jusqu’à Mortain et à Saint-hilaire du Harcouët. Une fois seulement, au printemps, elle avait, de nouveau, rencontré le grand Auguste dans une rue de Valognes. Il l’avait saluée, sans pouvoir lui parler, car il accompagnait le fermier de Renivast, qui allait acheter une nouvelle faucheuse, et tenait à l’avis de son valet. Mais elle avait compris que rien n’avait changé depuis l’automne. Mademoiselle Rivière, non plus, n’avait pas changé d’humeur. Le blé croissait en silence, le rêve aussi.

Un après-midi de mai, Auguste s’aperçut qu’un coquelicot allait ouvrir sa fleur, au bord du toit, du côté du couchant. Il en conclut que tout allait bien. Juin fut très chaud, juillet torride. « J’espère que tu ne vas pas arroser le toit ? » demandait la mère Hambye. « N’y a pas besoin, » répondait le gars. Avant la fin du mois, la récolte fut bonne à couper. Alors, un de ces soirs allongés, où, le soleil ayant disparu, tout l’or du jour est encore dans le ciel, et s’y tient jusque vers minuit, Auguste monta, pour la seconde fois, sur le toit de la maison, et se mit à couper le froment. De la blessure des tiges, sortait une odeur de pain chaud. Sur la côte de la Hougue, il y eut, cette nuit-là, des maraîchers et des pêcheurs qui s’éveillèrent, et, respirant l’air descendu par la cheminée, ou coulant sous les portes, dirent : « Quels sont donc les fermiers qui recommencent à chauffer le four, et à cuire le pain de la semaine? » Oh ! c’était bien plus : le pain de toute la vie, celui des fiançailles et du mariage du grand valet de Renivast ! La mère elle-même, autrefois honteuse et rabrouante, s’était proposée pour aider le faucilleur. Son meilleur drap, celui-là même de ses noces anciennes, et qu’elle réservait pour sa sépulture, elle l’avait étendu au bas du toit, à l’endroit où tombaient, les jours de pluie, les gouttes reformées au bout des chalumeaux.

Agenouillée à l’ourlet, elle recevait les javelles que son fils venait de couper, et veillait à les bien ranger, tous les épis ensemble, afin que le battage se fit mieux. Parfois, elle écartait de la main, et jetait dans la haie, des tiges de pariétaires, une pyramide écailleuse de joubarbe, qui avaient leur domicile ancien dans le chaume, ou encore une pincée de feuilles du nouveau venu, le coquelicot. Elle ne s’ennuyait point, tandis que le moissonneur montait et descendait la pente de son champ suspendu, mais songeait qu’il serait bon d’avoir près de soi une jeune femme, et qu’elle céderait volontiers au époux la grande chambre, et la tiédeur du foyer, et la chanson du grillon, inutile pour eux, s’ils consentaient à souffrir que la mère habitât encore la maison. Les vieux, n’est-ce pas, doivent acheter l’hospitalité des enfants : elle le savait. Mais tout dépendait de la moisson. Elle disposait, avec amour et crainte, les épis sur le drap ; elle les pesait, dans sa main droite, songeant : « Pourvu que les trois boisseaux y soient ! Car je connais La Hartel : pour cent grammes de moins, elle refuserait sa fille, et, même si la condition qu’elle a dite est remplie, elle pourrait bien ne pas tenir parole. »

Le fils et la mère se firent batteurs en grange. La grange fut la cuisine. Sur le drap qui avait déjà reçu les gerbes, les épis furent frappés, et la balle vola jusque sur les armoires. Le lendemain, pendant que la mère balayait « la place », le grand valet, au bout de son jardin, cribla le froment. Il en sautait, de la poussière, au bout du balai ! Il en tombait, du crible dans le beau courant d’air que la Hougue lançait, depuis la veille, sur les feuilles des ormeaux, pour leur apprendre à bien tenir sur la branche ! Le jardin, comme la chambre, en fut tout enfariné. Mais, sur le drap de la mère Hambye, le froment s’amoncelait, du vrai grain de semence, bien formé, bien gonflé, ni trop sec ni trop mou. Auguste, entre ses bras relevés, qui agitaient le crible, regardait, au-dessous de lui, grossir le tas. Bientôt, par-dessus les groseilliers et les laitues, il cria : « Maman ? les trois boisseaux y sont ! Lraquo ; Et la réserve n’était pas épuisée. Il restait, à vanner, plusieurs pleines criblées. Lorsqu’on mesura enfin la récolte, Auguste triomphant annonça que le toit de la Pernelle avait produit quatre boisseaux de froment : plus que la meilleure terre de la presqu’île, au temps qu’elle était encore labourée et portait des épis en bordure de ses herbages.

La mère Le Hartel reçut donc une seconde visite. Un dimanche, qu’elle n’attendait personne, et qu’assise dans la salle d’honneur, près de la fenêtre ouverte, elle sommeillait, les yeux appesantis par un solide dîner qu’elle venait de faire, et par l’odeur d’une douzaine de brins de réséda, chargés dd gousses jusqu’au fin bout de la hampe, qui fleurissait encore, elle fut éveillée par le braiment tout proche d’un âne. Elle eut peur, se dressa debout, plus rouge encore que de coutume, mit les mains sur l’appui de la fenêtre, et se pencha. Devant elle, le grand valet arrêtait l’âne des triolets de Renivast, et l’âne était chargé de deux sacs de toile écrue.

— Excusez, dit Auguste, je vous apporte la récolte de froment, mère Le Hartel ; mon champ a été plus grainant que je n’espérais j’ai quatre boisseaux!

— Tu prétends avoir gagné le pari, gars de Renivast?

— Vous pouvez mesurer ! répondit-il en frappant sur les sacs.

— Et où est-il, ton champ?

Elle le savait fort bien. Avant que le blé n’eût commencé de jaunir, elle avait fait un tour de promenade du côté de la Pernelle, et estimé la récolte à trois boisseaux, pour le moins. Sûre de perdre le pari, elle s’était préparée à dire oui.

— Viens que nous causions, dit-elle : la mesurée est faite. Attache ton âne à la poignée de ma porte.

Auguste Hambye ne se fit point prier, l’âne non plus, qui choisissait déjà des pointes d’un rosier grimpant planté près de l’entrée. Le jeune homme acheva de gagner le cœur de sa future belle-mère, en lui apprenant qu’il avait déjà commandé les couvreurs, et que, dans un mois au plus, le vieux chaume serait remplacé par une toiture de tuiles. Elle devinait qu’on avait un bas de laine; elle se représentait, avec complaisance, qu’un homme qui avait su la « rouler », elle, Normande pur sang et réputée, ne pouvait manquer d’aller loin : et pourquoi ne deviendrait-il pas fermier cotentinais, un de ceux qui passent trois cents jours à regarder pousser l’herbe, et le reste de l’année à regarder mûrir les pommes?

C’était une femme bien approvisionnée en café, sucre et eau-de-vie de marc, la veuve Le Hartel. Tout en causant, elle faisait chauffer un mélange de chicorée et de Martinique ; elle versa la liqueur, y mêla de l’eau-de-vie, et les bols, — on dit là-bas les « moques », — furent levés :

— A la vôtre, mère Le Hartel !

— A la tienne, Auguste Hambye ! Tu peux, maintenant, retourner à Valognes.

La fille fut encore plus facile à décider que la mère. Depuis le jour où Auguste l’avait rencontrée, elle n’avait qu’une crainte : c’est qu’il ne revînt pas.

Voilà comment, quinze jours après la récolte du froment sur le toit de la Pernelle, un dimanche, Auguste, sa promise, et la mère laveuse qui les accompagnait, s’en allèrent à Sainte-Marie du Mont, où habitait le parrain d’Auguste. Le parrain, ancien maréchal ferrant, fort cassé par le troix-six, avait laissé entendre qu’il léguerait son bien, — douze vergées de pré, — à son filleul, et les raisons ne manquaient point de lui faire visite avant le mariage. Lorsqu’on eut déjeuné, dans la petite maison qui ouvre ses fenêtres sur la place, les arbres en ligne, et la grande église qui se lève au delà, le parrain et la mère demeurèrent à deviser, tandis que les fiancés demandaient à la femme du sacristain de les mener jusqu’au haut de la tour, d’où l’on aperçoit presque tout le Cotentin. Deux cents marches à monter et à descendre ! L’ex-maréchal n’aurait pu se hisser même jusqu’au premier palier, et la laveuse préférait ne pas essayer. Auguste et Marie traversèrent donc seuls la place, et entrèrent dans l’église, précédés par la sacristaine qui leur dit : « Tous ceux qui viennent pour voir la vue, — et il y en a ! — vont d’abord voir le tombeau. Tenez, il est là-bas, dans le chœur, à gauche.» Le grand Auguste s’avança vers l’allée centrale de l’église, ouvrit la balustrade de la table de communion, fit un petit signe de tête bref, en passant devant le tabernacle, un peu par politesse traditionnelle, un peu parce qu’il savait plaire à Marie, qui plia les genoux, elle, d’une brusque détente suivie d’un brusque ressaut, en manière de révérence. Ils s’approchèrent de la muraille de gauche. Il y a là, sous un arceau taillé dans l’épaisseur du mur, la statue de marbre d’un seigneur vêtu de son armure de guerre, agenouillé, jeune encore et de beau visage. C’est un compagnon d’Henri IV, une bravoure, une noblesse, une gloire oubliée de la Hougue. Les deux grands enfants qui l’allaient visiter ignoraient tout du personnage, tout de son temps. La curiosité seule, l’envie de faire comme les autres promeneurs, les amenait, pour une minute, devant le passé. Ils étaient presque de même taille, du même teint fleuri, du même blond ; ils avaient, l’un et l’autre, le visage long, les joues plates, l’air indifférent et la volonté cependant d’admirer quelque chose, puisque c’était convenable. Et c’est pourquoi Marie, se penchant, mettant alors la main sur le bras d’Auguste Hambye, son promis, déchiffra peu à peu et lut tout haut, pour Auguste, l’inscription gravée en lettres blanches sur une plaque de marbre noir. Quand elle était embarrassée, à cause de l’orthographe ancienne, qui l’étonnait, elle détournait à demi la tète, et la levait un peu vers le grand valet, comme s’il avait été plus savant qu’elle, et capable de la reprendre. Il paraissait rêver. Elle lisait :

« A l’éternelle mémoire de Messire Henry Robert aux Espaulles, seigneur et patron-fondateur de Sainte-Marie du Mont, baron de Gie, seigneur de Lieure, seigneur d’Hambye... »

Marie s’arrêta de lire. Elle mesura, d’un regard, cet homme, près d’elle, son fiancé, et qui eût, aux temps anciens, porté la cuirasse et toute l’armature pesante, aussi aisément qu’il portait la veste et le pantalon en drap d’Elbeuf. Elle regarda le visage jeune et fermé ; elle le trouva beau et guerrier, et elle dit :

— Tu entends? Il s’appelait le seigneur d’Hambye? C’est peut-être un parent à toi, dis, Auguste?

Elle riait, à moitié seulement.

— Ça se peut, sans qu’on le sache, dit l’homme.

Comme il répondait cela gravement, ayant le cœur tout chaviré par la présence de celle qu’il aimait, et par la voix qu’il entendait, Marie considéra encore le visage d’Auguste Hambye, puis abaissa le regard vers le visage de marbre de Messire Robert aux Espaulles : ils ne se ressemblaient pas. Elle reprit cependant la lecture, avec autant d’émotion que si elle avait lu un testament :

«... Conseiller du Roy en ses conseils d’Estat et privé, gentilhomme ordinaire de sa chambre, capitaine de 50 hommes d’armes de ses ordonnances,... lequel, dès son enfance, nourry au service du très invincible prince Henry le Grand, quatrième, roy de France et de Navarre, l’assista en tous les sièges, rencontres et batailles, qu’il donna pour le recouvrement de son Estat, sans avoir souillé ses mains tians le sang froid ny dans les injustes butins, ordinaires durant le cours de ceste guerre civile. Ainsy sa valeur le rendit l’amour de son Roy, et sa vertu les délices de sa patrie. Ce qui luy fist mériter que ce monarque honora sa fin d’une longue suite de ses larmes, et qu’il aye continué depuis à le regreter, non avecq les parolles d’un maistre, mais avec les plaintes d’un amy. Il mourut dans le logis de Sa Majesté, à Fontainebleau, le dernier jour de novembre 1607, âgé de quarante-six ans. Et repose icy. Priez Dieu pour lui. »

— Faut monter maintenant, dit Auguste.

Marie ne répondit pas tout de suite. Elle remuait les lèvres. En se détournant, elle mit la main sur la tête de la statue. Laquo ; Bonsoir, Hambye, raquo ; dit-elle tout bas. Il lui plaisait que le nom fût le même. Le grand valet ne l’entendit pas. Ils retrouvèrent la gardienne, adossée à un pilier, dans l’ombre, la clé de la tour sur le ventre, entre ses mains croisées.

Ils montèrent, la sacristaine en avant, par l’escalier en spirale. Le grand Hambye faisait du tapage, criait pour faire chanter l’écho, frappait du pied les marches, feignait de tomber, et appelait Marie qui le suivait, Marie dont il prenait la main, dans l’ombre, et qui répétait : « Tais-toi donc ! Je sommes presque dans l’église encore! » car elle le tutoyait souvent, depuis que le mariage était décidé.

Quand ils passèrent dans la chambre aux cloches, le fiancé, que la joie exaltait, s’approcha du gros bourdon, leva le poing, et les campagnes de la Hougue se demandèrent: « Quelle est donc cette heure qui sonne? » Celle de la joie, mes beaux amis.

Mais, parvenus au plein jour, là-haut, dans l’étroit chemin qui fait la couronne bien au-dessus des toits, des jardins, des routes aussi étroites que des brins de chanvre, le grand valet de Renivast s’apaisa tout à coup. Il s’accouda sur la balustrade de pierre, enfonça sa casquette des dimanches, que le vent soulevait, attira Marie tout près de lui. Ils n’avaient jamais vu tant de Normandie au dessous d’eux, ni tant d’herbe. C’était le royaume des triolets, en vérité. Tout était vert, non d’un seul ton, mais de tous ceux qui appartiennent à cette couleur vivante. Au delà des jardins de Sainte-Marie du Mont, s’étendaient, tout à plat, des prairies vert clair, fauchées nouvellement ; d’autres que le regain commençait d’assombrir ; d’autres presque brunes, dans les bas-fonds, à cause des tramées de joncs qui s’en vont en tous sens ; partout des frondaisons d’ormes sur les talus, dessinant des rectangles, des trapèzes, ou des formes de cosses de pois arrondies aux deux bouts, et tout cela était sans villages apparents, sans maisons, sans une fumée, et tout cela s’en allait penchant du côté de la mer, verte aussi et mouvante dans les brumes. Auguste Hambye se trouvait dans son royaume, comme le bûcheron dans la forêt. Il avança la main, et demanda, d’une voix douce que Marie ne lui connaissait pas :

— Vois-tu là-bas, au nord, la Pernelle?

— Peut-être bien.

— Un endroit où il y a une futaie, plus grosse que mes deux poings?

— Oui, je crois la voir.

— Cherche, à présent, au pied, un petit morceau blond, pas plus gros que ton dé à coudre?

— Je le vois.

Il se mit à rire :

— C’est chez nous ! C’est le toit de ma maison, Marie ! Dans un mois, tu y viendras.

— Oui, j’y viendrai.

— Seulement, la paille aura été remplacée par de belles tuiles neuves, et, d’ici, ceux qui viendront après nous demanderont : « Quelle est cette maison rose? »

— Sacristaine, écoutez-moi bien, dit Marie, vous répondrez : « C’est là qu’habitent Auguste Hambye et Marie Le Hartel, sa femme. » »

Tous trois, à travers l’espace, deux dont le cœur battait, la troisième que guidait seulement un peu de curiosité, ils regardaient, à l’extrémité du royaume vert, le dernier champ de blé du Cotentin, et qui n’avait plus qu’un mois à vivre.

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