Fleur de Montagne 7, par Marie Le Miere

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VII.

- Monsieur, qu'est-ce donc que la famille Le Vallier ?

La question s'adresse à celui que Bernadette, en ses moments de gaîté appelle intérieurement « ; le roi du beurre » ;. Il arrive de Montebourg, au fracas de son auto, et vient d'entrer au salon pour y attendre M. Martigue ; il y a trouvé Mlle Josselin, démêlant des écheveaux de soie, près du store qui cache la cour flamboyante. La jeune fille semble pâlie : la fleur de montagne est éprouvée par ce genre de chaleur, et la brise de la mer lui paraît lourde comparée aux souffles pyrénéens.

Lionel Brégay ne répond pas tout de suite à la question, pourtant bien naturelle ; qui donc, sinon lui, peut renseigner Bernadette sur les choses et les gens du dehors ?

- Une famille déchue, Mademoiselle, dit-il enfin, du fond de l'embrasure aux persiennes closes, où il est resté debout. M. Le Vallier était notaire à Barfleur ; ses affaires n'ont point prospéré. Il a dû accepter chez une personne bienfaisante un emploi subalterne, une sinécure.

- D'ordinaire, reprit Bernadette, ces catastrophes déracinent les vies, et je m'étonne que les Le Vallier soient restés dans le pays.

- Vous les connaissez. Mademoiselle ? murmura Brégay d'un accent détaché.

- Oui et non. Je n'ai pas eu, à proprement parler, de relations avec eux mais il a suffi de deux ou trois rencontres fortuites pour m'inspirer beaucoup de sympathie à leur égard.

- Cela ne me surprend pas.

Encore un silence. Un bruit de portes se fit entendre dans le lointain. M. Brégay se rapprocha de la jeune illle, ouvrit et referma plusieurs fois sa bouche, d'un dessin ferme et souple que l'effilement de sa moustache laissait à découvert.

- Mademoiselle, articula-t-il précipitamment, il ne m'appartient pas de vous conseiller, mais…

- Dites, Monsieur !

- Ne parlez pas de cela devant M. Martigue.

- Pourquoi ? s'écria-t-elle.

- Plus bas, de grâce ! Il y eu jadis, entre lui et M. Le Vallier, des dissentiments tels que leur souvenir pourrait jeter votre tuteur dans une irritation violente ; et il faut le ménager de toutes façons, vous ne l'ignorez pas…

- Des dissentiments... de quelle nature ? interrogea-t-elle sans le vouloir.

- Conflits d'intérêts... divergences politiques…

- Et vous croyez que ceci pourrait encore émouvoir M. Martigue, dans l'état de dépression où il est malheureusement réduit ?

- Je le connais bien... je le connais bien... interrompit l'industriel légèrement haletant. Vous ne savez pas à quel point nous devons, ici, mesurer nos paroles. J'espère cependant ne pas le fatiguer aujourd’hui ; je suis venu pour lui proposer certaines mesures nécessaires à l'entretien de son château. Ce que doit coûter un pareil entretien, vous l'imaginez, Mademoiselle, car, bien entendu, vous avez tout visité ?

Bernadette fut surprise de la fixité du regard qui accompagna ces derniers mots.

- Non, répondit-elle, emportée par sa franchise ; je n'ai pas osé demander les clés à Mme Rosellan.

- Est-il possible ! Mais j'en ai, moi, des clés. Si je l'osais, Mademoiselle, ajouta Brégay de son air le plus aimable, je vous prierais d'attendre que je puisse disposer de quelques heures. Pour que cette visite vous intéresse vraiment, il vous faudra un guide. Il faudra aussi enlever les housses, les voiles cela demandera du temps, et les domestiques sont si peu nombreux qu'il sera préférable de n'en déranger aucun.

Bernadette rougit sans trop savoir pourquoi.

- Merci, Monsieur ; croyez que je ne voudrais pas vous imposer une telle corvée.

- Comment donc ! ce serait pour moi un honneur et un plaisir.

- Merci... Ah ! ces merveilles de Rochevigné, soupira la jeune fille : on a raison de dire que la fortune, même colossale, ne fait pas le bonheur.

- Et vous avez raison d'employer l'adjectif, Mademoiselle, murmura Lionel Brégay, se renfonçant légèrement dans l'embrasure... Colossale, oui. J'en sais quelque chose. L'administration d'une partie de cette fortune m'a causé de lourds soucis pendant quatre ans... Quand on est, à ce point, responsable du bien d'autrui... Ai-je donc à vous apprendre, interrompit-il devant l'air étonné de Bernadette, que j'ai été régisseur de Rochevigné ?

- Excusez-moi, Monsieur je croyais que maintenant encore…

- Achevez, de grâce !

- Vous en remplissiez les fonctions sans en avoir le titre.

- Permettez, Mademoiselle ! s'exclama-t-il en un demi-sourire. Il est vrai que M. Martigue a horreur des préoccupations financières et que je les lui épargne, dans la mesure du possible. Je suis souvent forcé de décider à sa place ; il m'arrive d'écrire des lettres en son nom, de vérifier des comptes en sa présence mais je n'encaisse rien et n'ai point les registres M. Martigue a des gérants, des hommes d'affaires qui traitent directement avec les banquiers… Vous comprenez que la direction de mon entreprise industrielle ne s'accorderait aucunement…

- C'est vrai.

Elle s'interrompit, car son tuteur entrait, et elle laissa les deux hommes leur tête-à-tête.

Elle aurait dû se sentir parfaitement à l'aise après cet entretien qui éclairait tant de points douteux ; fallait-il s'étonner que le malheur du châtelain eût suscité un dévouement sincère? N’admirait-elle donc pas ce dévouement d'ami, si simple et si ingénieux à la fois, que l'homme qui en était l'objet semblait à peine y prendre garde ? M. Brégay avait beau dire, : il s'imposait d'innombrables dérangements. Il est vrai qu'entre Montebourg et Barfleur la distance est minime, pour le superbe quarante-chevaux où -Bernadette avait pris place un soir.

- Eh bien Mademoiselle, vous avez des protégés fort entreprenants !

La jeune fille, ainsi interpellée par Mme Rosellan. se retourne, la main sur la porte de sa chambre.

- De qui parlez-vous, Madame ?

- D'un petit vagabond qui voulait absolument entrer chez nous, prétendant que vous l'y aviez engagé. Il m'a fallu intervenir pour lui faire comprendre que ce n'était point là sa place.

Bernadette se souvenait. Ce petit vagabond était, sans doute, Jules Marie, qui avait jugé à propos de se rappeler, au bout de deux mois, un charitable rendez-vous.

- Cet enfant a dit vrai. Madame, répondit-elle. Désirant lui apprendre le catéchisme, je l'avais prié de venir. Je ne pensais pas que cela put déranger personne.

Le rictus de Mme Rosellan écartait ses lèvres ; la blancheur de ses dents ressortait cruellement sur son visage violacé.

- Allez demander à M. Martigue s'il entend que vous fassiez de sa maison un foyer d'influence cléricale ! Allez, Mademoiselle, allez !

La taille de Bernadette fléchissait contre la porte.

- Oh ! balbutia-t-elle en une plainte, vous avez chassé ce pauvre petit..Vous n'avez pas de pitié.

Puis elle s'enferma dans sa chambre et s'abattit à genoux contre son lit, en proie à une crise de sanglots.

Mon Dieu, comme elle était seule, ici, pourtant, et comme elle était malheureuse ! Oui, malheureuse. Elle n'avait jamais encore voulu se le dire mais depuis deux mois qu'elle tendait à l'extrême ses facultés d'endurance, elles faiblissaient enfin sous un choc trop brutal. Vivre dans ce palais d'où l'on chassait les pauvres, subir l'isolement moral le plus absolu, dévorer continuellement des affronts plus ou moins déguisés à l'adresse de son humble origine, des railleries plus ou moins muettes à l'adresse de sa foi... Ah ! tous les jours elle avait souffert par Mme Rosellan ; mais jamais cette femme ne s'était montrée aussi agressive et aussi mauvaise... Bernadette devrait-elle donc se résigner à être traitée ici comme la boue des chemins ?

Voilà qu'aujourd'hui, pour la première fois, un souffle glacial faisait défaillir la pure flamme d'apostolat qui brûlait dans son cœur.

Pour agir sur cet homme, il eût fallu, d'abord, qu'elle lui fût quelque chose. Et elle comprenait trop qu'elle ne lui était rien. Il eût fallu au moins qu'elle le rencontrât ! Et il la fuyait.

Après tout, serait-ce si mal d'aller le trouver immédiatement, comme on l'en avait défiée, pour lui demander si elle avait commis un crime en attirant ce petit pauvre dans un but charitable ? Au moment où elle se levait, une force irrésistible la fit retomber à genoux. Non, elle ne s'exposerait pas à déchaîner la discorde dans cette maison où régnaient déjà, hélas! l'égoïsme, l'irréligion et la révolte. C'était dur ; mais si elle ne savait pas se sacrifier en silence, de quel droit parlerait-elle de paix et de résignation ?

Réconfortée par la prière, elle sortit de sa chambre ; comme elle passait devant le salon, où les deux hommes étaient encore enfermés, elle saisit des mots qui la clouèrent sur place. La voie de son tuteur articulait sèchement :

- Trois mille francs aux inondés de la Garonne. Envoyez directement là-bas...

La jeune fille s'arrêta un instant ; son cœur battait avec violence... Oh ! l'indicible surprise... Oh ! la consolation qui lui venait comme une première réponse du ciel !

Si Mme Rosellan chassait les enfants pauvres, si le château de Rochevigné ne voiyait jamais défiler à son seuil les foules misérables, M. Martigue n'en jetait pas moins son or à pleines mains pour le soulagement des détresses. Une telle générosité cadrait si peu avec les allures de l'homme que Mlle Josselin demeurait confondue. Cette royale aumône ne valait pas, sans doute, le verre d'eau offert au nom du Christ ; mais comment Bernadette n'eût-elle point évoqué, en cette minute, la parole de l'Evangile : « ; Donnez et l'on vous donnera ! » ;

Dans l'après-midi, elle alla au bourg où elle avait affaire, et, malgré la chaleur, elle s'y rendit à pied, puisqu'il n'y avait pas trace d'équipages en ce singulier château.

Quand elle' était entrée, huit jours auparavant, cher Mlle Ernault pour commander une toilette, elle n'avait point vu Suzanne ; aussi n'espérait-elle plus la revoir et songeait-elle tristement que cela valait mieux ainsi. Mais à peine la pupille du châtelain eut-elle dit : « ; Je viens pour l'essayage » ; à peine Mlle Ernault eut-elle traversé le magasin pour ouvrir la porte de l'atelier que la silhouette harmonieuse couronnée d'or, se dressa dans la blancheur de la baie.

Au bout d'une minute, les deux jeunes filles étaient seules dans la pièce, témoin de leur premier entretien, si mouvementé. Suzanne, à genoux, épinglait autour de la taille fine de Bernadette les draperies d'une étoffe légère. Il y avait comme une détente en Mlle Le Vallier, le beau marbre de son visage semblait s'attendrir. C'est que l'ouvrière de Mlle Ernault avait souffert aujourd'hui de procédés particulièrement mortifiants et, malgré tout... oui, malgré tout, la sympathie si chaude et si émue qu'elle sentait là, près d'elle, répandait un baume sur son cœur.

Suzanne regarda longuement Bernadette et lui dit :

- Vous êtes fatiguée ! Reposez-vous pendant que je refais cette couture.

Et dans le fauteuil où, l'autre jour, Bernadette avait presque jeté Suzanne, Suzanne fit asseoir Bernadette, toute mince est délicate en ses vêtements de dessous. Dans le cristal placé au milieu de la table, contre le portrait de Jacques, il y avait maintenant des roses. Elles embaumaient.

Mlle Le Vallier les caressa des doigts en murmurant :

- Cher ami. Dans quelques semaines il sera près de nous…

Une corne résonna sous les fenêtres ; une grande limousine fila en projectile, éclaboussant d'or les passants par toutes ses glaces où se mirait le soleil. A travers la guipure des stores, Bernadette reconnut l'auto.

- M. Brégay, murmura-t-elle, presque sans le vouloir. Je le rencontre souvent.

Suzanne répondit « ; ah ! » ; d'un air indifférent ; cependant, Mlle Josselin crut voir un reflet rose, vite effacé, colorer les traits de la jeune ouvrière.

- Il est très riche, n'est-ce pas ? continua la pupille de Martigue, mue par la même impulsion indéfinissable.

- Il doit l'être, à en juger par l'extension que ses affaires ont prises. Son usine est colossale et supérieurement outillée ; son beurre fait prime sur les marchés de France et d'Angleterre.

L'accent de la jeune fille était très détaché. Ou ne savait pas si le sujet la laissait complètement, froide ou si elle voulait se forcer à cette froideur.

- Il est très intelligent? poursuivit Bernadette.

- Il faut bien qu'il possède une certaine dose d'intelligence pratique, reprit Suzanne, car il a édifié lui-même sa fortune. On peut dire qu'il est de rien. L'usine périclitait misérablement entre les mains du père ; le fils l'a relevée ; en neuf ou dix ans, elle est devenue ce que nous voyons aujourd'hui.

- Le connaissez-vous ? reprit Mlle Josselin.

- Je ne lui ai jamais parlé, répondit brièvement Suzanne ; il n'a jamais frayé avec mon père... Il fréquente beaucoup les amis du gouvernement… Il use de son influence pour rendre service un peu partout…

L'impression de la jeune fille était évidemment complexe, et Bernadette n'insista pas.

- Oh ! monsieur votre pére ! murmura-t-elle, je l'ai aperçu l'autre jour à l'église, je ne puis vous dire combien sa physionomie m'a frappée... J'ai cru voir un saint.

Mlle Le Vallier tressaillit profondément, son visage revêtit la pâleur extraordinaire que certaines émotions lui donnaient toujours. Quelque chose d'invincible ouvrit ses lèvres, en arracha des syllabes basses, brisées :

- N'est-ce pas que vous l'avez senti loyal et noble ? N'est-ce pas que sa seule vue inspire le respect ?

- Oui, répondit sans hésiter la pupille de Martigue.

La fille d'Antoine Le Vallier se tut un moment, puis elle reprit, emportée elle aussi, en dehors de toutes les conventions et de tous les calculs :

- Alors, si on l'accusait, devant vous, d'une action dégradante, vous ne croiriez pas les accusateurs ?

Suzanne! s'écria Bernadette, se levant en lui serrant les mains à les briser.

Voua ne le croiriez pas ? insista la jeune ouvrière, dont Mlle Josselin sentait battre le cœur.

- Jamais !

- Malgré tout ce qu'on pourrait vous dire?

- Jamais !

Sans savoir comment, elles se trouvèrent dans les bras l'une de l'autre. Elles s'étreignirent comme deux sœurs, puis elles se regardèrent, confondues de ce qui se passait là, de tout ce qu'une seule parole, un seul instant avaient mis d'éternel entre leurs âmes.

« ; Une action dégradante » ;, avait dit Suzanne. Alors, on avait pris leur honneur à ces malheureux !

Que devait-elle endurer, cette Suzanne, si fière, dont le culte filial semblait exalté jusqu'à la passion ! Et la femme ? Et lui, l'accusé ?

Mlle Josselin, évoquant ce type de patriarche, eut tout à coup, dans les yeux, la grande flamme qui paraissait les élargir. Ah ! cet honneur des Le Vallier, il ne faudrait pas qu'on y touchât devant elle ! Déjà elle croyait en eux, inébranlablement, sur le témoignage de leur foi religieuse, de leur touchante union familiale. Elle croyait surtout par une sorte de divination, qui était peut-être, en somme, l'instinct naturel de son âme simple et pure.

Comme elle trouva cruel de se replonger, ainsi frémissante, dans la froideur et la solitude du château ! Pour se calmer, elle alla peindre sur la grève, en face de cette mer dont la beauté accablante et insinuante commençait à lui prendre l'âme. Le dimanche, elle s'attarda longuement après les vêpres, dans le cimetière qu'elle aimait. Il s'avançait sur les flots comme la proue d'un navire, les voix de l'immensité berçaient le repos des morts, et, par cette journée magnifique, elles chantaient bien « le rafraichissement, la lumière et la paix ». Partout la roche affleurait le sol, et, çà et là, en jaillissait, dressant des crêtes énormes qui faisaient songer à des tumulus. Mlle Josselin, appuyée au mur de clôture, suivait des yeux les lignes brisées du port et des plages, enserrant l'eau criblée de diamants, quand un pas cria sur le gravier de l'allée ; la jeune fille se retourna, surprise, et salua d'un geste empressé, car elle reconnaissait la vieille dame qui venait à elle, drapée dans les plis de son châle noir.

Une voix bien timbrée s'éleva :

- C'est beau, n'est-ce pas, Mademoiselle ? Vous allez vous enraciner chez nous puisque vous aimez notre église et notre cimetière. C'est là qu'il faut chercher le coeur d'un pays.

En plein soleil, la jeune Méridionale détaillait mieux ce visage aux yeux noirs, au profil légèrement aquilin ; cet ensemble qui portait, avec le cachet d'une ancienne race, celui d'une personnalité fortement accusée.

- M'enraciner ? Je ne le crois pas, Mademoiselle, répondit la fleur de montagne ; mais il me semble qu'on rêverait volontiers de dormir ici, un jour.

- En effet, reprit Mlle de la Croix-Hougue, dont le regard, empreint d'un intérêt puissant, ne quittait pas Bernadette. Cela nous parle tant, à nous, chrétiens, ces tombeaux entourés de perspectives admirables ! Vous avez prié tout à l'heure sur celui de votre grand-père, M. Bernard Josselin, que j'ai parfaitement connu.

Une exclamation émue s'échappa du cœur de l'orpheline.

- Pour cette raison, et pour bien d'autres, vous ne m'êtes pas inconnue, Mademoiselle continua son interlocutrice, et j'aurai beaucoup à vous dire si vous acceptez de vous reposer quelques instants chez moi.

Bernadette sentit au plus profond d'elle-même qu'on lui voulait du bien, et elle faillit en pleurer, la pauvre petite. La franchise et l'originalité de ce début ne pouvaient que la conquérir.

- Venez, insista Mlle de la Croix-Hougue, je demeure tout près d'ici, et il vous sera peut-être agréable d'attendre la fraîcheur pour retourner là-bas.

L'offre fut acceptée aussi spontanément qu'elle avait été faite, et, en cinq minutes, la jeune fille s'arrêtait rue Saint-Nicolas, devant la seule maison qui, dans le bourg de Barfleur, présentât du caractère. Elle était en dehors de l'alignement : une cour verdoyante, toujours ouverte, précédait la façade irrégulière et grise, percée de fenêtres à cannelures, et flanquée d'une tour carrée, étroite et haute, qui ressemblait à une logette de guetteur.

Bernadette savait que Mlle de la Croix-Hougue, après avoir transformé en orphelinat son château du Val-de-Saire, s'était retirée ici, au milieu des pêcheurs dont elle s'efforçait d'améliorer le sort physique et moral.

La jeune fille, ayant franchi le seuil, eut la vision rapide d’une Normande en coiffe, et entra dans une grande pièce, moitié bibliothèque, moitié salon ; la même atmosphère qu'elle avait respirée sous le toit des Le Vallier baignait ce décor ancien et sévère, ces buffets gothiques, ces sièges aux allures de stalles. En une détente exquise de tout son être, Bernadette continuait d'écouter celle qui s'était assise devant elle, et dont la mantille, le visage et les mains mettaient des pâleurs dans la pénombre.

- Oui, je voyais souvent M. Josselin, et je l'estimais grandement quand j'allais à Rochevigné, visiter la comtesse Le Darrois, il y a de cela bien des années, je m'arrêtais volontiers chez lui pour lui faire raconter les campagnes de son père. Il semblait les avoir vécues lui-même, tant les récits paternels avaient gardé de relief en sa mémoire. L'héroïque soldat qu'était votre bisaïeul avait su, Mademoiselle, faire de son fils un caractère supérieurement trempé ; une de ces figures nobles et simples qui se détachent en vigueur sur la banalité générale. M. Bernard Josselin professait, à un degré rare, le culte de toutes les fidélités. Que ne l'avez-vous connu !

La jeune fille joignait inconsciemment les mains, sentant vibrer en elle une corde profonde. La veille demoiselle reprit, d'un accent de cordialité intime et pénétrante :

- Combien vous avez dû vous trouver dépaysée, mon enfant, en arrivant ici, toute seule, sans parents, sans relations, sans même un point de repère pour vous guider !

- Oh ! si dépaysée ! s'écria Bernadette, jetant un regard fervent à celle qui la devinait.

- Cela m'a tourmentée bien des fois. Ne vous étonnez pas. Sans jamais vous avoir entretenue jusqu'à présent, je sais parfaitement ce que vous êtes ; j'ai entendu parler de vous par de pauvres gens que vous secourez et par d’autres personnes qui vous aiment. Et puis, que voulez-vous ? Je me mêle volontiers des affaires du prochain, continua-t-elle avec un sourire, je n'admets point que l'on se réponde à soi-même : « ; Cela ne me regarde pas » ;, quand il s'agit d'un service à rendre. Et c'est vous rendre service que de vous éclairer sur une situation que vous ignorez évidemment, sur les conséquences possibles de certaines démarches qui vous semblent toutes naturelles. Me le permettez-vous ?

Elle tendait sa main, et Bernadette bondit de tout son cœur vers cette main longue et flne qui voulait être un appui.

- A la bonne heure ! dit Mlle de la Croix-Hougue, jamais blasée sur la joie de faire le bien et de donner son âme. Alors, vous n'avez rien soupçonné, rien ? Personne n'a jamais songé à vous prévenir ?

- De quoi donc, Mademoiselle ?

- Mais de ceci, d'abord, ma chère enfant ; votre tuteur et le père de Suzanne sont frères…

La révélation était si imprévue que les oreilles de Bernadette en bourdonnèrent. Toutes choses, autour d'elle, lui parurent changer d'aspect, tandis qu'elle s'écriait dans sa stupeur :

- M. Martigue et M. Le Vallier !

- Frères de mère, bien entendu.

Mlle de la Croix-Hougue s'arrêta, la main sur les yeux, interrogeant son tact, son instinct de l'à-propos pour se tracer à elle-même la limite qu'elle ne devrait pas franchir.

- Frères de mère, répéta-t-elle ; aussi le comte Le Darrois, cousin de votre tuteur, n'était rien à M. Le Vallier. Souvent, hélas les seconds mariages apportent dans les familles un élément de trouble ; entre Antoine et Xavier, il n'y avait jamais eu de rapports intimes ; jeunes, ils étaient violents tous deux, chacun à sa manière, leurs opinions divergeaient absolument. Ils continuaient cependant à se voir, de temps à autre, puis, brusquement, toute relation a cessé.

- Oui, cela, je le savais, murmura Bernadette. Il y a eu des conflits, des dissentiments. Mais entre frères, mon Dieu ! entre frères…

Encore un long silence.

- M. Martigue est un homme aigri par le malheur, répondit la vieille demoiselle. Vous êtes, cela va sans dire, au courant des catastrophes qui ont ravagé son foyer.

- Je sais que sa femme et son enfant sont morts, murmura douloureusement Bernadette. Où quand ? je n'ai pu découvrir leurs tombes.

Hélas ! fit plus bas Mlle de la Croix-Hougue, Mme Martigue est devenue folle et s'est noyée avec son petit garçon.

Un cri d'effroi retentit, le saisissement fut tel que la jeune fille devint toute blanche.

- Le malheureux ! s'exclama-t-elle en se voilant le visage. Sans Dieu, sans foi, sans espérance…

- Calmez-vous, mon enfant ! supplia Mlle de la Croix-Hougue en s'approchant consternée. Je n'aurais pas cru vous bouleverser à ce point.

Mlle Josselin entendait à peine. C'était donc cela ? C'était ce drame horrible qu'elle frôlait tous les jours ? Elle en frissonna des pieds à la tête, et ce fut d'une voix presque indistincte qu'elle demanda :

- Où s'est-elle noyée ?

- Au bas de la lande de Rochevigné. Elle avait la folie de la persécution. Déjouant la surveillance de ses gardiens, elle a couru, couru, son pauvre bébé dans les bras, et s'est précipitée dans la mer, du haut de la roche surplombante. C'était par un jour de tempête. On n'a jamais retrouvé les corps.

Les lèvres de Bernadette remuèrent, aphones.

- Comment se fait-il, balbutia-t-elle enfin, qu'un tel malheur n'ait pas rapproché les deux frères ?

- Ah ! ma pauvre enfant !

Un halètement léger lui coupa la parole; mais, très vite, elle reprit :

- Ne blâmez pas M. Le Vallier; plaignez-le seulement : on lui a fait bien du mal. Le monde a été cruel envers cet homme d'honneur, cet admirable chrétien.

Bernadette regardait très loin, au-delà de la fenêtre que barrait la bande ardente et bleue de la mer.

- Raison de plus, s'écria-t-elle, raison de plus pour que j'essaye…

- N'y songez pas interrompit la vieille demoiselle en étendant la main. Surtout, n'allez pas chez Mme Le Vallier C'est impossible... impossible... Vous ne voudriez pas dissimuler vis-à-vis de M. Martigue, et vous aboutiriez, ma pauvre petite, à un résultat déplorable.

- Je n'irai pas malgré lui, Mademoiselle. Mais si un jour, avec l'aide de Dieu, j'arrivais à exercer, sur mon tuteur, une influence qui réveillerait en lui le sentiment de la famille. à lui suggérer, enfin, le désir d'un rapprochement ?

Cela fut dit avec une telle simplicité, que Mlle de la Croix-Hougue en éprouva une secousse. Au cours de sa longue vie elle avait maintes fois rencontré la beauté morale : jamais elle n'avait rien vu qui ressemblât à cette créature de pureté et d'ardeur.

Cependant, elle hocha la tête.

- Non, ne tentez rien de ce genre. Ce serait inutile, et vous vous briseriez. Mais priez ! acheva-t-elle, appuyant son regard sur les beaux yeux d'où l'âme jaillissait en lumière. Ah! petite Bernadette, priez Notre-Dame de Lourdes !

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Résumé

Ce roman a été publié dans le quotidien La Croix au début de l’année 1913.

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