Fleur de Montagne 6, par Marie Le Miere

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VI.

Elle prie pour lui, dans l'église noirâtre qui domine les flots, du bout d'un promontoire rocheux ; elle a sa place dans un coin d’ombre contre le pilier de la chaire, et elle se blottit là comme en un nid où son âme se détend et se réchauffe. Déjà elle l'aime d'amour fervent, cette église dont la voute, écrasée sur des colonnes massives, donne une telle impression d'abri quand les vents et les eaux font rage ! Elle aime cette obscurité intense, refuge des angoisses et des deuils causés par la mer ; elle aime ces navires pareils a des jouets d'enfants, et suspendus çà et là en témoignages de reconnaissance envers l'Etoile des marins ; elle aime la population rude et simple qui remplit la nef chaque dimanche. La foi meurt difficilement chez les habitants de ces côtes : le contact perpétuel, nécessaire avec un élément formidable fait trop sentir à l'homme sa dépendance et son infirmité.

Beaucoup de matelots, beaucoup de pêcheurs, beaucoup de femmes coiffées de mouchoirs en pointe, et dont les vêtements, décolorés par les embruns et les pluies, exhalent une odeur de varech. Toujours, à l'issue des offices, Bernadette voit circuler, parmi les groupes de pauvres qui redescendent chez eux une vieille dame très petite dont la figure se détache comme un ivoire fin au milieu de ces figures crevassées et tannées ; elle porte une coiffure de dentelle blanche et un châle de cachemire noir. Ce type original et délicat a séduit la jeune fille elle se poste volontiers près du portail pour offrir l'eau bénite à l'inconnue que tout le monde ici semble vénérer.

Aujourd'hui, Bernadette prolonge sa prière en goûtant la paix du soir dominical. Elle s'éloigne enfin, fait le tour du cimetière, où son grand-père repose, mais où elle a vainement cherché certaines tombes. Dans la charité de son cœur, elle a voulu prier sur les dépouilles de cette femme et de cet enfant dont personne, à Rochevigné ne parle jamais ; elle a déchiffré patiemment toutes les inscriptions des monuments funèbres. Rien, rien ! Où donc reposent-ils, ces morts trop aimés ?

Bernadette s'en retourne le long de la mer, si variée aujourd'hui, avec l'intensité de ses colorations, vertes sur les fonds de sable, violettes sur les fonds de roche ; si vivante sous la course des nuages blancs, des ailes de mouettes, des voiles de bateaux. Mais voilà qu'un bruit de voix irritées l'arrache à la fascination du spectacle. En arrière de la jeune fille, s'ébattent un garçonnet et une fillette vêtus de costumes marins. Autour d'eux, des bottines et des chaussettes, qu'on a dû jeter à la volée, s'éparpillent sur le sable et jusque dans les flaques. La querelle se poursuit, acharnée :

- Je ne l'ai pas fait exprès !

- Il fallait prendre garde !

- Méchant ! méchant !

Ici, un déchaînement de cris et de sanglots ; Mlle Josselin crut devoir intervenir.

- Ce n'est pas gentil de se disputer comme cela !

A ces mots, ils se retournèrent ; ils avaient des visages pareils, bruns, éveillés, disant la santé, l'intelligence et la malice ; mais celui de la petite fille disparut de nouveau dans le fouillis des boucles et sous l'étreinte convulsive des bras.

- Qu'est-ce qu'il y a donc ? interrogea Bernadette, s'agenouillant près de la désolée.

- C'est elle qui a fait crouler mon fort ! répondit le petit homme, les sourcils froncés et les mains derrière le dos.

- C'est lui... c'est lui... haleta sa sœur demi-étouffée... lui qui me dit... qu'il ne m'emmènera pas... au Congo !

- Au Congo ! s'écria Bernadette, éclatant d'un rire invincible. Voilà une punition exemplaire ! Ah ça ! je vais vous aider à le reconstruire, ce fameux fort, mais à une condition. Vite, qu'on s'embrasse !

Elle les poussa l'un vers l'autre, s'approche de ce qui a prétendu, paraît-il, représenter un fort de sable ; elle restaure, elle façonne, sous l'œil émerveillé des bambins ; elle ajoute même un mur d'enceinte, des créneaux, des meurtrières, et finalement couronne l'édifice en y plantant le drapeau de papier tricolore qui gisait à dix pas.

Pendant l'opération, la paix s'était rétablie, les langues s'étaient déliées à souhait, et maintenant la petite bonne femme, dont la frimousse amusante s'éclairait de deux yeux bridés, expliquait à sa nouvelle amie :

- Voilà, Mademoiselle... Mon frère veut être explorateur dans les pays chauds, où il y a beaucoup de beaux fruits et beaucoup de bêtes féroces ! Quand nous serons grands, nous partirons ! Car il m'emmènera : je m'habillerai en homme.

- Comment vous appelez-vous ? demanda la jeune fille, très intéressée par ces curieux petite êtres.

- Henri... Paulette…

- Et vos parents ?

- M. et Mme Le Vallier ! répondirent-ils en chœur.

Mlle Josselin tressaillit ; comme pour ne lui laisser aucun doute, Paulette reprenait :

- Vous avez peut-être rencontré dans la rue ma sœur Suzanne ? Il paraît, que c'est la plus belle personne de Barfleur.

Maintenant Paulette et Henri, s'étant rechaussés, avaient pris place sur une saillie de roche, des deux côtés de la jeune fille qu'ils dévoraient des yeux, et la conversation se poursuivait, également animée de part et d'autre.

Mais une vieille bonne apparut, se précipitant vers le groupe.

- Ah ! vous voilà, s'écria-t-elle… Pardon, Madame... Ils sont très désobéissants ! Ce n'est pas petite affaire que de les « ; veiller » ; à la plage : ils se coulent comme des chats entre les pierres, et je ne peux pas les suivre… Dieu merci, je les retrouve en bonne société… Allons, arrivez, Monsieur Henri, Mademoiselle Paulette !

Quatre menottes impérieuses s'accrochèrent à la jeune fille, tandis que deux voix suppliantes répétaient :

- Venez chez nous ! Venez dire bonjour à papa et à maman !

- Vous plaisantez, mes petits amis, fit Bernadette, essayant de se dégager. D'abord, je n'ai pas le temps ce soir.

- Finissez-nous, au moins, ce que vous nous racontiez, s'écria Paulette. Vous savez, les montagnes bleues, les nuages…

- Eh bien ! oui, les nuages, fit Bernadette en marchant. Souvent, ils ressemblent à une mer où les montagnes enfonceraient par le haut ! D'autres fois, on dirait des voiles de mousseline ou des flocons d'ouate qui viennent se coller tout doucement à la pente…

Bernadette continue, entraînée… Il fait si bon parler de l'abondance du cœur !

- Un coup de vent passe, alors tout s'envole, tout s'éparpille, et les belles montagnes…

La jeune fille s'arrête: devant elle s'ouvre une grille où frissonnent des volubilis.

- Vous voilà chez nous ! crient les enfants, qui ont employé, sans le savoir, la meilleure des tactiques.

- Ah ! par exemple…

Elle ne peut plus reculer ; d'ailleurs, les voix d'Henri et de Paulette se renforcent en un duo assourdissant :

- Papa ! papa ! voilà une demoiselle qui vient vous dire bonjour.

Dans un angle de la cour, en plein soleil, un vieillard, assis sur un fauteuil rustique, lisait le journal la Croix, tandis que, du côté opposé, une femme dont la robe noire était protégée par un tablier de percale arrosait des touffes de violettes.

- Je vous demande pardon, Monsieur, dit simplement la jeune fille. J'ai dû leur obéir. Depuis une demi-heure que nous sommes amis, ils ne m'ont pas lâchée !

- Ah ! les tyrans, les accapareurs ! ne vous excusez pas, Mademoiselle permettez-moi plutôt de les excuser.

- Comment donc ! ils sont si gentils, si amusants !

- Elle s'appelle Bernadette, comme la petite fille de la Sainte Vierge ! Elle vient des montagnes qui sont bleues, bleues comme le ciel, criait Paulette.

- Mais pour l'instant, reprit Mlle Josselin avec un sourire, j'habite le château de Rochevigné.

M. Le Vallier retombait en arrière, si péniblement, qu'elle le supposa perclus. Mais, par bonheur, les enfants entrainaient déjà la jeune fille vers leur mère ; Mme La Vallier, après une hésitation, tendit la main, et d'une voix un peu tremblante :

- Merci, Mademoiselle, dit-elle, d'avoir été si aimable pour mes lutins. Je vous soupçonne fort d'avoir joué un rôle pacificateur… Vous êtes seule ? ajouta-t-elle, dissimulant son trouble.

Résumé des feuilletons précédents

Ayant fait sur la place de Barfleur la connaissance d’Henri et de Paulette Le Vallier, Bernadette Josselin a été entraînée, malgré elle, chez leurs parents qui viennent d'accueillir avec quelque trouble la nouvelle qu'elle réside dans le château voisin de Rechevigné. Bernadette est arrivée là depuis quelques jours, chez son tuteur, M. Martigue, qui habite cette royale demeure avec sa belle-mère, Mme Rosellan, un ami, M. Brégay, le seul pour qui elle ait quelque sympathie, et trois domestiques. Tout est mystère à Rochevigné où jamais personne ne pénètre et où Mlle Josselin a été reçue avec hostilité. Il est seulement manifeste que M. Martigue a beaucoup souffert et qu'il ne veut pas accepter ni la compassion de sa pupille ni les prières qu'elle lui offre, car il est violemment antireligieux. Chez les Le Voilier, eux très catholiques, le malheur a frappé aussi : pour que le ménage subsiste, le fils aîné, Jacques, a dû s'exiler au Canada et sa sœur Suzanne se faire ouvrière modiste : en outre, la réputation du père est ternie par un soupçon imprécis, mais qui a été habilement répandu parmi toute la population de Barfleur.

- Oui, Madame, j'ai l'autorisation de circuler à mon grès.

- Oh ! bien entendu, cela n'a pas d'importance, en temps ordinaire, dans notre petit coin. Mais quand la saison balnéaire mettra plus d'animation sur les plages, il vaudra peut-être mieux vous faire accompagner : vous êtes si jeune !

La douceur du sourire, de l'accent, de la main était irrésistible.

- Et vous portez un joli nom, acheva Mme Le Vallier, un nom qui doit vous assurer la protection de Notre-Dame de Lourdes, votre céleste compatriote : car vous habitiez tout près de Lourdes, n'est-ce pas, mon enfant ?

La jeune fille dut se retenir pour ne pas embrasser cette femme exquise. Oh ! la joie d'entendre des mots affectueux, des mots chrétiens ! Elle répondit surabondamment aux questions de Mme Le Vallier, puis, s'interrompant :

- On fait de la musique, la-haut ! s'exclama-t-elle. Qui donc joue ?

- Ma fille Raymonde.

Ce n'est plus un piano, cela, c'est comme une âme ! Si j'osais approcher…

- Venez !

Et Bernadette entra dans un rai de soleil.

Du soleil ! Il y en a plein l'étroit salon, domaine de Raymonde. Il pénètre par tous les coins du store ; il fait du petit nid un vrai nid de rayons. Des étincelles jaillissent des cadres entourant les gravures religieuses ; des lueurs courent sur le bronze du crucifix qui domine le piano ; une flèche éblouissante glisse en travers du clavier, où voltigent les doigts évocateurs de rêve, et Bernadette rêve !

Est-ce bien elle qui est assise contre Mme Le Vallier, et qui entoure d'un bras le cou de Paulette en écoutant la berceuse de Chopin ? Elle regarde la jeune artiste, si douce et si légère en ses mouvements, la soeur de Suzanne à qui elle ressemble... La berceuse déroule ses accords assourdis. Bernadette est prise tout entière par une sensation d'intimité caressante. Oh ! comment se trouve-t-elle là, où l'on s'aime, où l'on est bon, où l'on prie ? Et comment se fait-il qu'elle s'imagine reconnaître les choses… reconnaître les ames ?

La berceuse s'achève en un soupir harmonieux. La petite artiste se tourne vers Bernadette, qui applaudit avec enthousiasme et qui a des larmes dans ses yeux ardents.

- Comme vous aimez la musique, Mademoiselle ! s'écrie Raymonde. Nous pourrons nous réunir quelquefois, si vous le voulez.

Bernadette regarda Mme Le Vallier qui rougit faiblement et n'insista pas. Aussitôt, la jeune fille sentit autour d'elle quelque chose d'anormal. Le soleil se retirait du salon. Adieu le rêve ! Bernadette n'était plus qu'une intruse, qui avait pénétré à tort dans une famille trop sympathique.

- Je vais être en retard ! s'écria-t-elle en se levant.

Vite, elle embrassa les enfants et Raymonde, puis elle se rapprocha de la mère – oh ! cette mère, - et Mme Le Vallier étreignit si fort les petites mains brunes que la jeune fille pensa que c'était là un adieu.

Elle s'en alla, tournant le dos à la mer chantante. Entre les murs de pierres sèches, parmi les ajoncs pareils à des candélabres épineux, portant, au bout, des flammes vives, elle s'éloigna en proie à une émotion, à un malaise étranges.

Les furies du château se haussaient et s'allongeaient la-bas, comme impatientes de la noyer dans leur ombre. « ; Vous n'êtes nullement prisonnière » ;, lui avait dit son tuteur. Etait-ce bien sûr ? Quand elle se déplaçait, est-ce que Rochevigné ne la suivait pas, l'entourant de ses murs invisibles et l'isolant du contact d'autrui ?

A peine rentrée dans la cour, où les pyramides des sapins, se profilant sur le ciel décoloré, revêtaient déjà un aspect funèbre, la jeune fille crut apercevoir, du côté de l'aile gauche, un certain pardessus mastic. Il y avait bien huit jours qu'elle n'avait rencontré M. Brégav, mais elle s'habituait à ces apparitions subites, et, sans plus s'occuper du beau marchand de beurre, elle se dirigea vers le château.

A l'entrée du parc, derrière la grille perdue sous l'enchevêtrement des clématites, aux traînes démesurées, Mme Rosellan se tenait immobile. Sa robe ne se distinguait pas du noir de l'ombre, où, seuls, ses yeux mettaient deux points luisants.

- Ah ! cela me fait mal ! s'exclama-t-elle soudain, en détournant la tête.

- Madame ! pria doucement son interlocuteur, encore moins visible qu'elle sous les lourdes retombées des feuillages.

- Cela me fait si mal, que je m'en irais, si je pouvais respirer ailleurs, mais il me tient par là, et il le sait.

Mme Rosellan se meurtrissait les doigts aux barreaux.

- Je n'entendais pas les choses ainsi, reprit-elle d'une voix rauque. La petite-fille d'un garde ! Je croyais qu'on l’aurait mise à la place qui lui convient. Quand je la vois s'installer à peindre sous la galerie, broder au salon, courir où il lui plaît, comme si elle était de la famille !...

- Permettez, Madame : pour être la petite-fille du garde, Mlle Bernadette n'en est pas moins la pupille du châtelain, et les personnes de cette éducation sont traitées partout avec certains égards. Quand son grand-père entreprit le voyage des Pyrénées pour la voir, toute petite encore, chez ces religieuses à qui sa mère l'avait confiée en' mourant, il recommanda qu'on l'élevât comme les enfants des premières familles, qu'on lui enseignât plus tard langues et musique, dessin et peinture…

- Afin qu'elle pût, un jour, tirer parti de ses talents ? interrompit sèchement la belle-mère de Martigue.

- Peut-être. A moins qu'il n'ait eu pour elle des ambitions... bien excusables. L'enfant était charmante.

- Quelles ambitions ? Voulait-il lui faire épouser un prince? siffla Mme Rosellan avec ironie.

- Je dis des mots en l'air, murmura négligemment Brégay, arrachant des feuilles de clématites. L'ai-je seulement connu, ce brave Josselin ? Et, après tout, que nous importe ? Cette jeune fille ne saurait apporter ici aucun élément de trouble ; elle est assez intelligente pour respecter le deuil de son tuteur…

Mme Rosellan sursauta ; il ne parut point le remarquer, et poursuivit :

- … Pour ne pas lui faire injure en essayant de le distraire... D'abord, elle perdrait son temps ; elle a beau être fine et rituelle, il ne l'écoute pas ; elle a beau être jolie, il ne la regarde jamais…

- Vous la trouvez jolie ? lança Mme Rosellan, la face crispée.

- Sincèrement, oui ; ce n'est pas un type d'une régularité parfaite, mais c'est une physionomie. Elle a un de ces regards…

- Assez ! ordonna la châtelaine, en proie à une exaltation croissante. Assez !

Tout à coup, elle le saisit par le bras et l'entraîna sous les arbres. Sa colère la rendait véritablement inquiétante ; dans ce corps puissant, dans cette âme obscure, on sentait frémir tout un déchaînement de forces non contrôlées.

- Est-ce donc pour me tuer que vous me dites des choses pareilles? s'écria-t-elle, cassant au passage une branche grosse comme le doigt.

- Mais, encore une fois? que craigne-vous, Madame ?

- Je crains tout ! Peut-on jamais se fier à un homme ?

- Mais... en mettant les choses au pire… vous êtes là... voyons !

- Oui, je suis là ! s'écria, en se cambrant la femme violente et singulière. Je n'ai pas pu l'empêcher de l'appeler, puisqu'il se prétendait engagé d'honneur… comme pour Clémence. Mais j'empêcherai bien... le reste ! A nous deux, Mademoiselle Josselin !

Soudain, sa tournant vers l'industriel, elle éclata d'un rire étrange :

- Vous la trouvez si distinguée, si intelligente, si jolie ? Eh bien ! épousez-la ; vous me ferez plaisir.

- Madame… En vérité !

Le sous-bois s'éclaircissait autour d'eux, et bientôt, dans la lueur d'un couchant blafard, apparut la lande : triste lande sans horizon, où les veines de rocher crevaient le sol, où quelques ajoncs maigres et tordus se disséminaient de loin en loin, où des sapins étêtés se groupaient misérablement, étendant leurs bras de squelettes. Devant Mme Rosellan, le terrain, mis à nu par des foulées répétées, présentait un sentier unique, étroit, qui montait la pente et n'on- dulait pas.

Brégay eut un mouvement de recul.

- Eh bien ! proféra-t-elle, tournant vers lui un visage teint d'une pourpre sombre, venez donc ! Avez-vous peur ?

Maintenant, elle courait presque, sur la lande où elle avait tant couru déjà... Lionel Brégay la tira en arrière, avec une exclamation effrayée.

La montée se terminait brusquement sur le vide : ils n'avaient plus en face d'eux que la mer subitement dévoilée. A quinze mètres en bas, elle déferlait sur des roches chaotiques, dont les arêtes semblaient remuer parmi celles des vagues. L'eau se tordait comme un monstre, agitait de longues lanières d'écume, s'engouffrait sifflante dans des entonnoirs, en ressortait à gros bouillons parmi des nuages blêmes. Par les jours de tempête, ce devait être là un gouffre aveuglant, à l'aspiration formidable.

Mme Rosellan se dressait, rigide, tout au bord ; le vent secouait autour d'elle, comme d'autres vagues, les plis de sa robe de deuil.

Une barque apparut sur l'immensité grise, tourna savamment la pointe et vint accoster au fond d'une crique plus rapprochée du château. Un pêcheur, un être sans âge, à la face embroussaillée de poils incolores, débarqua, franchit des degrés taillés à grands coups dans la pierre, escalada un petit mur où il s'assit, tirant de la poche de sa vieille vareuse un paquet de tabac. Soudain, une voix stridente perça les bruits de la houle :

- Nous embarquons, Jean-Pierre !

Xavier Martigue, chargé d'ustensiles de pêche, traversait le terrain vague entrecoupé de buissons... Il s'arrêta une seconde: Bernadette, haletante, se précipitait sur ses pas.

- Embarquer à cette heure, dans l'état où vous êtes ! s'écria-t-elle.

Penché par-dessus le mur, il jeta ses filets au pêcheur qui redescendait vers la crique ; en même temps, il lançait un ordre :

- A la Roche-aux-Goélands.

- La Roche-aux-Goélands ! répéta la jeune fille. Mais c'est de la folie ! Passer des nuits en mer sur un pareil bateau… vous voulez donc vous tuer ?

Instinctivement, elle l'avait saisi par la manche ; il se dégagea, d'une secousse brutale, sauta de l'autre côté du mur... Elle entendait haleter cette poitrine de squelette ; en bas, la frêle coque dansait au bout de l'amarre. Bernadette frissonna tout entière ainsi, c'était là sa vie, à cet infortuné !

N'étant pas de ceux qui cherchent l'oubli par des moyens dégradants, il se plongeait à corps perdu dans le désespoir ; il le buvait par toutes les fibres, avec une volupté amère, puis, quand il n'en pouvait plus, il s'imposait des fatigues effroyables ou il brisait farouchement ce qui lui restait de forces, il déprimait son intelligence dans la société d'êtres à demi sauvages… Son âme, son cœur, son esprit s'en allaient à la dérive, comme les épaves roulées par cette mer mauvaise et cela, parce que ses lèvres sanglotantes s'étaient refusées à la prière, parce que le rayon divin n'avait pas illuminé son deuil !

De telles choses étaient possibles ! et ni cette femme qui lui était unie par le lien le plus douloureux, et, partant, le plus saint, ni cet homme initié - pour quelles raisons ? - au secret pitoyable d'une pareille existence, ne semblaient même essayer d'arracher le malheureux à la misère de sa révolte, de son isolement, de son inutilité.

Et la barque s'éloignait, point à peine perceptible entre les deux immensités confondues.

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Résumé

Ce roman a été publié dans le quotidien La Croix au début de l’année 1913.

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