Fleur de Montagne 4, par Marie Le Miere

Vous êtes ici:   Bienvenue > Découvrir > Culture > Littérature > Fleur de Montagne 4, par Marie Le Miere

IV.

Mlle Ernault se leva de son comptoir, assujettit, d'un mouvement sec, le lorgnon qui accentuait encore la dureté naturelle de sa physionomie.

- On ne demande pas de permission, déclara-t-elle, quand on a la ferme volonté d'agir à sa guise.

- Je vous ferai remarquer, Mademoiselle, répondit Suzanne, glacée, que ma présence vous serait complètement inutile ce soir, après la fermeture, tout est prêt : on a livré les robes de Mlles de Réville ; j'ai passé la nuit entière à terminer ma tâche.

- Ai-je prétendu le contraire, Mademoiselle ? On vous paye, d'ailleurs, assez cher pour que vous n'ayez pas à vous plaindre. Allez, et soyez rentrée lundi pour 7 heures.

La jeune fille sortit, sans un mot. Après la commotion d'aujourd'hui, il lui fallait subir cette avanie ! Ce n'était point la première : Mlle Ernault, tout en exploitant habilement les talents de son employée, la jalousait pour mille raisons. La tranquillité froide dont Suzanne s'enveloppait n'était qu'une apparence et pouvait donner le change aux regards curieux, mais non protéger l'âme qui saignait sous les coups.

Dans le soir brumeux où s'effaçaient les étoiles, où, seuls, les reflets brouilles des feux laissaient deviner l'eau, Suzanne allait, inattentive et hautaine, admirablement cambrée dans son costume tailleur. En passant devant le portail de l'église, elle faillit heurter un homme à la barbe blanche, aux épaules voûtées, qui sortait de la rue Saint-Nicolas.

- Papa ! dit la jeune ouvrière en s'approchant.

- C'est toi, ma fille ?

- Vous êtes resté si tard ? Comment va Mile de la Croix-Hougue ?

- Assez bien ; mais ce sont mes yeux qui ne vont plus guère... Ne parlons pas de moi. Ainsi tu passes la soirée avec nous ? Mlle Ernault ne t'a pas disputé cette permission ?

Ils avaient tourné à gauche et longeaient le petit mur qui domine la plage. La brume s'étendait ; ils n'apercevaient plus à leur droite qu'un vide à peine illuminé par les éclairs diffus des projections ; et, de minute en minute, la sirène du phare poussait son hululement profond vers les navires en peine…

- Mlle Ernault sait bien qu'on apprécie ma coupe et que cela ne nuit pas aux intérêts de la maison, répondit Suzanne d'un ton calme, en prenant le bras de son père.

- Mon bâton de vieillesse... murmura M. Le Vallier.

- Par anticipation, protesta la jeune fille.

- Non, mon enfant... Je suis bien vieux.

Sa voix s'étouffa, et ils ne parlèrent plus. Bientôt ils s'engagèrent dans un sentier de traverse, où leurs pas creusaient profondément le sable mouvant ; ils franchirent une grille enguirlandée de plantes grimpantes et donnant accès dans une petite cour qui précédait un petit chalet. Aux lueurs tamisées par des rideaux blancs et rouges, on devinait le lierre accroché à la toiture italienne et retombant en festons autour des ouvertures.

De l'intérieur s'échappaient des sons de piano et une voix d'enfant clamant une leçon probablement rebelle. M. Le Vallier pénétra dans un corridor dallé de briques. Oui, c'était bien un vieillard que cet homme dont la noble tête s'affaissait comme sous une charge écrasante et dont les mains tremblaient en accrochant à la muraille le pardessus que la jeune fille l'avait aidé à retirer.

- Ah ! fit Suzanne, voici Raymonde.

Une fillette de seize ans descendait d'une allure légère l'escalier du fond.

- Papa chéri ! Suzanne, ma grande ! s'écria-t-elle en leur prodiguant ses caresses. Dites, papa, quand Mlle de la Croix-Hougue viendra-t-elle m'entendre ?

- Demain soir, mignonne.

- C'est que j'ai étudié pour elle un lied allemand, un rêve ! Tu vas voir, ma Suzanne ; mais que je te conduise à maman, d'abord.

Elles entrèrent, suivies de M. Le Vallier, dans une pièce très modestement meublée, où divers détails révélaient, de prime abord, une vie active, intelligente et chrétienne, qui la rendait plus accueillante que tant d'intérieurs luxueux. Entre une lampe à l'abat-jour de mousseline bouillonnée et une corbeille à linge remplie à déborder, travaillait une femme. Sous ses cheveux grisonnants, le profil restait pur, mais aux creux des orbites, des tempes, des joues, s'étendaient de larges ombres.

- Antoine ! Suzanne ! s'exclama-t-elle.

Son mari se pencha, l'embrassant avec une tendresse infiniment plus triste, mais aussi profonde qu'aux premiers jours de leur union.

- Te voilà, ma grande fille, reprit Mme Le Vallier en attirant Suzanne. Quelle joie pour ta maman de pouvoir te gâter un peu ! Reste ici, chérie, que je t'examine : tu me sembles fatiguée, ce soir.

- Fatiguée, mère ! Oh ! certes non. Raymonde se fatigue-t-elle jamais à son piano ? On m'a dit cent fois que j'étais artiste à ma manière.

- Chère vaillante…

Et Mme Le Vallier caressait les bandeaux ondulés de sa fille. Celle-ci la laissait faire, sans rien dire, la couvrant seulement d'un regard intense.

- Où sont les deux petits ? demanda M. Le Vallier à sa femme.

- Ils travaillent à côté... Je leur ai défendu de bouger avant d'avoir fini leur besogne.

- Précaution des plus sages ! appuya Raymonde ; mais j'entends les pieds d'Henri qui se vengent sur la barre de la banquette.

Au bout d'un instant, Suzanne se leva, et, touchant l'épaule de la cadette :

- Viens me jouer ton morceau, dit-elle.

- Oui, allez, mes chéries. approuva la mère, et voyez ce qui se passe dans la salle d'études.

A peine eurent-elles disparu que M. Le Vallier se rapprocha de la corbeille à linge, où Mme Le Vallier puisait de nouveau.

- Tu n'en peux plus, Marie, fit-il sourdement.

Allons donc, mon ami ! répondit-elle, en se redressant pour lui sourire, d'un sourire tendre et comme voilé, pareil à une lumière d'automne. Il faut que j'achève ces raccommodages je m'y suis mise un peu tard à cause de mes comptes.

- Et ces comptes ? reprit M. Le Vaillier.

- Ne te tourmente pas : j'arrive... avec beaucoup de difficultés, mais enfin, j'arrive.

Il s'assit près d'elle, s'accouda sur la table, et, inclinant sa tête sous son bras Replié :

- Ma pauvre Marie ! soupira-t-il.

Elle leva ses paupières meurtries, ses yeux bleus si doux, posa, sur la main d'Antoine, sa main où tremblait le cercle de l'alliance.

- J'aurais dû partir peut-être il y a huit ans, continua-t-il, d'un accent de lassitude infinie. Qui sait si je n'aurais pas trouvé, ailleurs, un terrain plus propice ? Mais, quand on est père de famille, on hésite a risquer le tout pour le tout. Je voulais conserver ma situation, je voulais découvrir la vérité. Et je m'étais juré de tenir tête à la calomnie en fuyant devant elle, n'aurais-je pas laissé croire qu'elle pouvait m'atteindre ?... J'oubliais qu'il ne reste rien debout après certaines secousses. Mon esprit était trop profondément bouleversé mon défaut de sang-froid et de clairvoyance dans des affaires épineuses ont ruiné les miens…

- Arrête, Antoine interrompit sa femme, dont les yeux s'humectaient. Tu as été admirable, mon ami. Jamais tu n'imagineras à quel point tu m'as rendue fière, le jour où tu as tout sacrifié pour sauver l'honneur.

- L'honneur ! gémit M. Le Vallier avec une expression poignante. Ce sacrifice dont tu parles, il n'a pas suffi !... Quand Mlle de la Croix-Hougue m'offrit chez elle une place de secrétaire, c'était là une protestation éloquente en ma faveur : elle n'a pas suffi ! Ah ! le monde est infâme.

Le sang montait à son visage, révélant une ardeur native que l'âge et les épreuves avaient pu amortir, mais non éteindre complètement.

- Où sont-ils donc, ceux qui t'accusent? reprit sa femme, et même, où sont-ils, ceux qui se souviennent encore ?

- Il y en a un s'écria M. Le Vallier, en se levant dans un geste de révolte; quand je prie Dieu de lui pardonner, à celui-là, je donne plus que ma vie ! Tu sais, d'ailleurs, ma pauvre amie, que le public fut initié à ce qui aurait dû rester un secret de famille ! Ah ! j'en ai trop vu autour de moi, de ces arrière-pensées, de ces curiosités qui soufflettent ! J'ai lu dans trop de regards ces mots : Mais justifiez-vous donc !... Comme si je pouvais, pour me justifier, invoquer d'autre argument que ma vie d'honnête homme et de chrétien ! J'ai contre moi un fait brutal, inexplicable, affolant !... On ne me montre pas au doigt, peut-être, continua-t-il avec un rictus de douleur ; on ne m'insulte pas; on me salue encore... mais combien ne me saluent qu'en m'accordant le bénéfice du doute !... Peu importe que les magistrats ne soient pas entrés chez moi... L’horrible histoire circule... elle circulera toujours.

Et M. Le Vallier, cessant de marcher, retomba dans son attitude accablée.

Mais, ici, nous vivons, soupira-t-il ; pourrions-nous vivre ailleurs ? Je ne suis plus à l'Age où l'on recommence à bâtir.

La main légère et frissonnante comme une aile touchait maintenant le front ridé; la voix douce répétait à l'oreille d'Antoine :

- Mon mari, mon ami, tais-toi ! Nous avons Dieu, nous autres.

- C'est vrai, Marie, ma foi est intacte. Sans elle... ah ! sans elle... Mais la foi n'empêche pas le cœur de crier, et même de se demander involontairement pourquoi Dieu a permis une telle épreuve : ce doute épouvantable autour de nous…

- Mon ami, qu'importe, après tout, si nous n'avons pas douté les uns des autres? murmura cette créature de tendresse. N'est-ce donc rien que notre affection, que notre cher foyer ? Grâce à Dieu, ils vivent tous, nos bien-aimés. Vois notre Suzanne, si pure, si profonde, et belle d'une beauté qui est la joie de nos yeux. Vois Raymonde, notre mignonne artiste, dont l'avenir musical semble maintenant assuré. Vois Henri et Paulette, nos benjamins, un peu indisciplinés et querelleurs, mais si pleins de vie saine et riche ! Et notre Jacques, notre aîné, songes-tu qu'il va revenir ?

Aux cils encore dorés de Mme Le Vallier, un rayon sécha les larmes ; elle poursuivit, les mains abandonnées sur son ouvrage :

- Songes-tu qu'il est tout à fait un homme, à présent, et si noble, si fier, si hardi ! Avec un tel appui, nous serons bien forts contre le monde, va, mon Antoine. Ah ! Dieu saint ce que j'ai souffert quand j'ai vu ce malheureux enfant partir, exaspéré d'indignation et de douleur, abandonner sa carrière pour aller mettre ses forces et son intelligence au service d'un marchand de Québec. Et depuis... quel tourment que de me répéter à toute heure pendant cinq années : « Que fait-il, comment vit-il ?... » Il est si peu épistolier que nous ne pouvions le suivre par la pensée et, acheva-t-elle plus bas, il est si généreux envers nous que je craignait toujours…

- Malgré toutes ces tristesses, interrompit le père, je me demande s'il ne vaudrait pas mieux, pour lui, rester là-bas...

- Oh ! tais-toi, implora la mère, saisie d'un frisson qui la fit pâlir. Ecoute Raymonde, notre artiste…

Là-haut, le lied aérien s'envolait des doigts de la musicienne. Suzanne, debout près d'elle, tournait les feuillets de l'album.

Elles se ressemblaient, mais chez Raymonde le visage était d'un dessin plus flou ; elle avait des cheveux d'or pâle, des yeux d'une nuance indécise. Raymonde, c'était Suzanne vue à travers un nuage.

Et Suzanne écoutait, en se disant bien bas que, peut-être, sans elle, la chère petite n'aurait pas les leçons qui lui permettaient de cultiver le don divin.

Voulant aider les siens et ne possédant aucun diplôme, la fille aînée de M. Le Vallier avait dû, pour se procurer une situation suffisamment rémunératrice, tirer parti de son habileté manuelle et de son rare talent de coupeuse. Nul ne savait chez elle ce que lui avait coûté, ce que lui coûtait tous les jours cette détermination !

Avant de redescendre, la jeune fille se retira quelques minutes dans la chambre qu'on lui gardait avec un soin jaloux : elle ne l'occupait qu'une ou deux nuits par semaine, car Mlle Ernault trouvait commode d'avoir toujours sous la main sa première employée, et Suzanne s'était prêtée à cet arrangement. Mais la perspective d'être bénie ce soir, avant son repos, par la main maternelle, ne fit pas sourire Mlle Le Vallier. Son beau visage avait une expression amère. Ses doigts étreignaient le crucifix de son col.

- Mon Dieu ! mon Dieu ! soupira-t-elle. Il est des jours où je ne puis pas…

Et, cherchant pour sa misère un appui plus terrestre, elle tira de son corsage un portefeuille, de ce portefeuille une lettre qu'elle déplia. Lentement, elle relut ces lignes tracées comme à coup de sabre, par une main que l'on devinait jeune, énergique, audacieuse.

« C'est à toi que je m'adresse, ma sœur, ma confidente unique. Je pars avec un projet bien déterminé que je t'exposerai probablement mais il faut que, d'ores et déjà, tu me promettes ton concours ; sache seulement, pour cette fois, qu'il s'agit du repos, de la consolation, peut-être du bonheur des nôtres. »

Suzanne hocha la tête. Elle voulait tout ce que voulait Jacques, mais elle avait tant souffert qu'elle ne croyait plus aux compensations de la vie, et il faisait si noir autour d'elle qu'elle ne prévoyait pas d'où le soleil pourrait venir.

Haut de page

Résumé

Ce roman a été publié dans le quotidien La Croix au début de l’année 1913.

Auteur

Ouvrage

Lien

Gallica