Fleur de Montagne 3, par Marie Le Miere

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III.

« Dix-huit mois passent vite », avait dit Bernadette, et les trois premiers jours lui ont paru trois siècles !

En dehors des heures des repas, la jeune fille est presque toujours seule, dans cet éternel silence. Parfois, elle aperçoit M. Martigue errant comme un fantôme dans l'immensité de la cour. Il sort pour aller où ? Il rentre pourquoi faire ? Le plus souvent, sa pupille ne sait pas s'il est près d'elle ou s'il est loin. Il ne parait pas régulièrement à table, et deux fois déjà Bernadette a dîné en tête-à-tête avec Mme Rosellan, qui ne s'est point départie de sa première attitude, énigmatique et glaçante. Néanmoins, à travers cette énigme, commence à poindre une pensée de la châtelaine : c'est que la petite-fille du garde devrait s'estimer trop heureuse et tout à fait indigne de la place qu'elle occupe à Rochevigné. Ceci, du moins, semble ressortir des paroles adressées à Bernadette dès le lendemain de son arrivée.

- Votre grand-père serait content de vous voir ici, Mademoiselle Josselin ! C'était, paraît-il, un brave homme, le modèle des serviteurs.

- Comment aurait-il oublié les traditions de sa famille, Madame ? Il avait chez lui la croix d'honneur que son père avait gagnée au siège de Saragosse pour avoir sauvé la vie du général Le Darrois.

Mme Rosellan a-t-elle goûté l'à-propos de la réplique ? On n'aurait pu le dire. Bizarre, cette femme l'est en tout : le sourire, figé à perpétuité sur ses lèvres, contraste avec le feu sombre de ses yeux ; tantôt elle tressaille sans cause, tantôt elle se tient raide et fixe, comme étrangère à ce qui l'entoure. L'entrée en scène de M. Martigue n'apporte à la situation ni plus de charme ni plus de clarté. Ses conversations avec sa belle-mère se réduisent aux remarques les plus banales ; aucune parole d'intimité, pas le moindre exposé d'idées générales, pas la moindre allusion aux événements qui passionnent les esprits.

Quant à Bernadette, que peut-elle dire ? Ni M. Martigue ni Mme Rosellan ne l'ont questionnée sur son passé, sur son voyage, sur son impressions d'arrivée ; évidemment, ses pensées importent aussi peu aux châtelains que celles d'un habitant des antipodes ! Le premier jour, à table, elle a demandé à son tuteur quelques détails sur l'historique du château de Rochevigné.

- Allez à la bibliothèque, lui a-t-il répondu ; vous y trouverez des livres qui vous renseigneront amplement.

Pauvre Bernadette ! Depuis lors, tous ses essais de conversation sont demeurés aussi vains.

Elle souffre de ce qui s'agite en elle, de ce qui voudrait se répandre en joie et en douceur. Quelles que soient les ardeurs de son âme assoiffée de dévouement, peut-elle animer des pierres ? Ah ! cela fait mal de voir ces deux êtres immobiles comme les statues funéraires qui restent, les yeux vides et les pieds sur les tombeaux, devant la vie qui passe ! Et c'est vraiment intolérable à Bernadette, ces mystères que nul ne se met en peine de lui expliquer !

Il lui répugnerait de faire parler les domestiques ; d ailleurs, l'obséquieuse Valérie lui déplaît souverainement ; Adèle, la cuisinière, est à demi sourde, et si bornée, que toute conversation est doublement impossible avec elle ; le troisième n'offre pas plus de ressources. Car Mlle Josselin en a découvert un troisième : un colosse vieux et farouche, cumulant les fonctions de portier, de jardinier et de frotteur. Celui-là n'est pas sourd, mais paraît muet tant il est taciturne.

La jeune fille poursuit le cours de ses méditations laborieuses, dans le salon, où elle s'est retirée avec les deux châtelains après le déjeuner de midi. Les meubles, du plus pur Louis XIV, sont alignés avec une rigidité solennelle ; pas un seul de ces recoins intimes, où il fait bon s'isoler. M. Martigue feuillette un livre, Mme Rosellan travaille à une tapisserie, et Bernadette a pris son ouvrage : un col en Irlande. Tout à coup, sa voix s'élève dans le silence.

- Pourriez-vous me dire, Madame, à quelle heure aura lieu la grand'messe, demain ?

- Comment le saurais-le. Mademoiselle ? Je ne fréquente pas l'église. Nous ne sommes pas dévots, ici !

Son petit ricanement s'étrangla. On frappait à la porte, et, l'instant d'après, M. Brégay apparaissait au seuil.

En le voyant avancer, souple, animé, attrayante image de vigueur et de vie, Bernadette éprouva un soulagement instinctif, comme une personne à demi étouffée qui sent pénétrer dans ses poumons un peu d'air respirable. Mais le visiteur, ayant salué Mme Rosellan, s'inclina devant lai jeune fille avec une politesse qu'elle jugea cérémonieuse, et la quitta aussitôt.

- Eh bien ! mon cher ami, dit-il en serrant la main du châtelain, vous savez que je suis, dès ce moment, à votre disposition. Voulez-vous monter là-haut ?

- Volontiers.

Mme Rosellan n'avait pas levé les yeux, même pour accueillir l'arrivant ; sur la fenêtre, en plein soleil elle se détachait, toute noire et démesurée ; quand les deux hommes eurent disparu, Bernadette ne se sentit pas la force de soutenir le tête-â-tête et, sans bruit, elle glissa au dehors.

Elle resta des minutes, des minutes, accoudée au parapet de la terrasse ; le velours bleu de son col la brunissait encore, et l'on eût dit une délicate statuette de bronze clair ornant la balustrade.

Elle remua tout à coup au son d'une voix connue :

- Pardon, Mademoiselle. Je vous dérange…

Résumé des feuilletons précédents

Bernadette Josselin, à la suite de la proscription des religieuses Dominicaines chez qui elle a été élevée, à dû quitter les Pyrénées, rappelée par son tuteur, M. Martigue, qui habite près de Barfleur avec sa belle-mère, Mme Rosellan, le magnifique château de Rochevigné. Bernadette a été accueillie comme une intruse dans cette maison où tout est énigmatique, où personne ne pénètre, où M. Martigue a tout de suite insulté à la foi de sa pupille, où celle-ci ne peut avoir de conversation avec personne, où elle n'a trouvé qu'un ami, un commensal de la maison qui possède une importante fabrique de beurre dans les environs, Lionel Brégay. Bernadette, qui est arrivée depuis trois jours, médite sur la terrasse du château, en face du parc abandonné, quand une voix connue l'arrache à ta rêverie.

La barbe fauve de Lionel Brégay scintillait tout près de Bernadette, entre deux massifs de fusains. Elle ne l'avait pas entendu venir et ne savait par où il était venu.

- Pas du tout, Monsieur, répondit-elle ; mon calcul n'a rien d'absorbant : je compte les fenêtres... Est-il vrai, poursuivit-elle après une pause, que des chefs-d'œuvre de la peinture et des objets d'art très anciens, d'une grande valeur, sont entassés dans le corps de logis principal ?

- Et dans les galeries de l'aile droite, Mademoiselle. Les Rochevigné étaient des collectionneurs de premier ordre, et, il y a dix ans encore, les trésors artistiques de ce château attiraient nombre de visiteurs. Ce temps n'est plus… Mais comment se fait-il que j'aie à vous renseigner ?

Bernadette haussa légèrement ses sourcils, très épais, mais d’une courbe si gracieuse qu'ils n'altéraient en rien le charme de sa physionomie.

- Pareille visite ne me tente guère, répondit-elle ; j'en souffrirais, je crois.

- Vraiment ? Et pourquoi donc ?

- Ah ! parce que tout cela doit être dans un état pitoyable, et que j'éprouve toujours une sorte d'indignation à voir détruire de la beauté...

- Et pourquoi, Mademoiselle, supposez- vous que l'on ne prenne pas soin de tous ces objets précieux ?

- Parce qu'il n'est point possible que trois domestiques, surchargés par ailleurs, suffisent à un tel entretien.

- Rassurez-vous, repartit M. Brégay avec un léger sourire les pièces qui renferment les collections sont protégées par un ensemble de dispositions particulières, et, à certaines époques déterminées, on fait pénétrer, en cette partie du château, des nettoyeurs qui opèrent diligemment, surveillés par Mme Rosellan et par moi-même.

Bernadette ne put réprimer un geste.

- Oui, je vois, Mademoiselle, vous vous demandez à quel titre je remplis ces fonctions. Mon Dieu ! à titre d'ami, tout simplement. J'ai été, ici; le témoin d'événements douloureux, expliqua le marchand de beurre dont la voix s'altérait de façon très sensible. Mon intervention a pu être utile en des circonstances particulièrement épineuses... Mais, si j'ai rendu quelques services à M. Martigue, j'en suis amplement dédommagé par la confiance qu'il me témoigne... Il est loin de la prodiguer à tous : voilà pourquoi il ne veut pas d'un personnel nombreux. D'ailleurs, il n'aime ni le bruit ni le mouvement.

- Je le plains, fit Bernadette, dont les yeux cillaient. C'est horrible de s'ensevelir vivant dans une tombe. Et il faut que sa femme ait été la plus idéale créature…

Lionel Brégay ne répondait pas. Des oiseaux de mer criaient là-bas sur la lande, dans les rafales.

- Il ne pourrait supporter autour de lui une armée de mercenaires dont l'indiscrétion lui serait un supplice, continua enfin l'industriel.

- D'abord, il est malade ! déclara Mlle Josselin.

- Malade... non, à proprement parler ; mais son irritabilité nerveuse est portée à l'extrême.

- A-t-on consulté ?

- Mais certainement, Mademoiselle.

- Y a-t-il longtemps ?

- Un an peut-être, répondit-il.

Il me semble, fit gravement Bernadette, qu'un homme en pareil état devrait voir plus souvent le médecin.

L'industriel se redressa et reprit sa canne qu'il avait plantée au milieu des fusains. A travers la politesse irréprochable de ses manières, la jeune tille crut sentir une pointe d'énervement. L'avait-elle donc froissé en paraissant douter de sa clairvoyance ?

- Soit, Mademoiselle, accorda-t-il ; mais il faudra, dans ce cas, agir avec précaution : M. Martigue a la Faculté en horreur.

Il salua rapidement. Bernadette vit s'enfoncer derrière un araucaria la silhouette à la fois élancée et majestueuse que dessinait impeccablement un pardessus du bon faiseur ; elle entendit grincer la grille et fut aussitôt prise d'une envie folle : sortir aussi, ne plus avoir autour d'elle ces murs qui suintaient la tristesse noire par toutes leurs fleurs de pierre. Quoi de plus facile ? Son tuteur ne avait-il pas autorisée à se rendre seule au bourg ?

Dix minutes après, Mlle Josselin s'en allait par l'avenue herbeuse qui précédait la cour d'honneur ; un bruit attira son attention, elle se pencha par-dessus la haie qui dominait un chemin creux et aperçut, à plusieurs mètres au-dessous d'elle, la tête ébouriffée, la blouse en loques et les pieds nus d'un jeune chercheur de limaçons.

- Petit ! petit ! appela Bernadette.

Le gamin recula comme pour détaler.

- Reste donc insista Mlle Josselin. Tu ne fais pas de mal. Comment t'appelles-tu ?

- Jules Marie, le garçon à la mère Anna.

- Quel âge as-tu ?

- Dix ans.

- Vas-tu au catéchisme ?

Il garda un silence embarrassé. Pauvre petit vagabond que sa mère abandonnait au hasard des chemins.

Ecoute, reprit-elle, nous arrangerons cela. Viens me trouver la semaine prochaine ; tu sonneras à la grille du château et tu demanderas Mlle Josselin. Seulement, auparavant, tu te débarbouilleras : la mer est assez grande !

Elle tira son porte-monnaie et continua :

- Où est toc chapeau ?

Jules tendit un semblant de casquette que les limaçons remplissaient jusqu'au bord ; Bernadette, avec un rire d'enfant, jeta une poignée de sous qui tombèrent parmi les coquilles. Puis, épanouie par sa bonne action, elle sortit de l'avenue pour prendre un sentier obliquant vers la mer.

Entre les ajoncs et les tamaris, elle apparaissait toute proche, la grande charmeuse, la grande perfide. Bientôt elle se déploya sans obstacle aux yeux de Bernadette qui la regardait fixement comme pour lui arracher son secret. Oh ! la mer ! qu'elle devait être méchante pour avoir ainsi entamé, découpé, déchiqueté, rongé cette côte granitique ! Au-dessous du sentier qui, maintenant, courait parallèlement au rivage, c'était un chaos de blocs dont l'équilibre semblait ne subsister que par miracle ; c'était un pêle-mêle de pierres noires, d’écume blanche et de varechs roussâtres. Çà et là, de longues pointes s'avançaient vers le large et déchiraient les eaux, évoquant tantôt des chaussées en ruines, tantôt des troupeaux de monstres marins à demi émergés. Oui, qu'elle devait être méchante ! Bernadette comprenait que le premier phare, édifié là-bas à l'autre extrémité de la baie, n'eût pas suffi ; elle comprenait pourquoi l'on avait dressé à côté ce géant, porteur de l'étoile qui, tous les soirs. projetait à quinze lieues ses éclairs éblouissants.

Voici le bourg... voici le port... Oh ! du mouvement humain, des rumeurs joyeuses ! Mlle Josselin passe devant la rue Saint-Nicolas, où quelques maisons de belle apparence tranchent sur les demeures sombres et enfumées des pêcheurs ; elle entre un instant à l'église, dont la tour est aplatie et sans flèche, car quelle flèche résisterait aux assauts forcenés des tempêtes du Nord ? Une animation bruyante commence à envahir le quai : c'est l'heure de la marée ; les points rouges des bouées dansent sur l'eau qui se gonfle, les bateaux de pêche reviennent, l'horizon se garnit peu à peu d'un demi-cercle de voiles. De toutes parts débouchent des femmes dont les bonnets ou les chapeaux sont maintenus par des mouchoirs. Cette particularité rappelle Mlle Josselin le but de sa course : tournant à droite, elle s'engage dans la rue principale, se dirige vers un magasin qui porte en enseigne ce nom :

Mlle ERNAULT

Et, au-dessous, ces mots, imprimés en lettres bleues sur un store incrusté de guipure :

Nouveautés – Confections – Modes – Bonneterie – Mercerie

Mlle Ernault était occupée à empiler des pièces d'étoffe sur un rayon ; au coup de sonnette, elle tourna vers l'acheteuse un visage anguleux et blâme, où le sourire de commande semblait appliqué au petit bonheur.

- Que délirez-vous, Madame ?

Un voile de gaze, s'il vous plait, ré pondit Bernadette ; quelque chose de solide à cause de ce vent.

Elle fit rapidement son choix ; puis elle reprit :

- Vous avez aussi des chapeaux ?

- Oui, Madame, fit Mlle Ernault en se rengorgeant ; nous avons les derniers modèles de Paris. Ceci regarde plutôt Mlle Le Vallier.

Le magasin était un peu sombre, mais il ouvrait, au fond, sur une pièce très blanche : l'atelier, éclairé par un plafond de verre. Là travaillaient, en causant, quelques jeunes filles ; elles se turent en apercevant leur maîtresse qui appela d'une voix aigre :

- Mademoiselle Suzanne ?

Aussitôt, de l'extrémité de la table, se leva une grande blonde, que Bernadette reconnut immédiatement : un tel visage est inoubliable.

- Madame désire un chapeau, continua Mlle Ernault, voulez-vous la conduire au premier ?

La jeune ouvrière s'avança dans la clarté immaculée ; son regard rencontra Bernadette. On n'imaginerait pas qu'un lis pût jamais pâlir : Suzanne Le Vallier pâlit pourtant, si visiblement, que Mlle Josselin en fut confondue.

Sans un mot, elle précéda sa cliente à travers l'escalier. Sa taille à la fois délicate et pleine ondulait harmonieusement, sa main, d'une finesse extrême, effleurait à peine la rampe. Ouvrière, avec ces allures, avec cette beauté qui la désignait à l'attention du premier venu !

Si jeune et si peu expérimentés que fût Bernadette, elle eût juré que l'éducation de Mlle Le Vallier ne l'avait point préparée à ce rôle. L'employée de Mlle Ernault ne savait même pas « faire l'article. » Du moins, on eût pu le croire, en l'entendant murmurer, devant la vitrine dont elle écartait les panneaux :

- Voici différents genres... Tous les chapeaux sont étiquetés... Comparez, Mademoiselle... Essayez vous-même...

Mais Bernadette voyait bien que ce laconisme avait une cause accidentelle et profonde… Mon Dieu ! que signifiait cela ? Le mystère qu'elle avait voulu fuir en quittant le château l'avait-il donc suivie et la suivrait-il partout ?

La pupille de M. Martigue prit un chapeau, presque au hasard, en couronna d'un mouvement sûr sa belle chevelure mousseuse, puis s'approcha de l'armoire à glace.

- Celui-ci ne va pas mal, dit-elle ; je préférerais seulement la draperie un peu moins volumineuse. Qu'en pensez-vous ?

- Je puis vous arranger cela en un instant, répondit Suzanne. Auriez-vous la complaisance d'entrer dans cette chambre, Mademoiselle ?

Elle voulait se dominer à tout prix ; en parlant, elle ouvrait une porte, et Bernadette entra dans une pièce qui était, probablement, le domaine intime de Suzanne : on apercevait un lit par l'entrebâillement d'une alcôve que l'ouvrière s'empressa de refermer. Sur une table, des photographies se groupaient autour d'un vase débordant de fleurs champêtres. Mlle Le Vallier détacha d'une pelote une aiguille enfilée, puis elle fit asseoir Bernadette, et s'assit elle-même, le chapeau sur les genoux, en disant :

- Si mon idée ne vous convient pas, arrêtez-moi, je vous prie.

Elle se mit à découdre la soie souple, couleur de paille ; Mlle Josselin admirait le profil qui se dessinait si fier sous l'or foncé des bandeaux à la Vierge. Mais comme les mains tremblaient ! Allons, il ne s'agissait pas de chercher l'explication de ce trouble ; Bernadette avait mieux à faire : se montrer ouverte et cordiale, essayer d'offrir une diversion à cet esprit désemparé.

- Pourriez-vous, Mademoiselle, demanda-t-elle, me renseigner exactement sur l'heure de la grand'messe ?

- Dix heures.

- Je vous remercie. Vous êtes une bonne catholique, je l'ai vu tout de suite, car vous portez au col le crucifix de protestation. J'aime qu'on proteste ainsi : j'ai été élevée par des religieuses qu'on vient de mettre à la porte...

Un cri étouffé l'interrompit : l'ouvrière s'était enfoncé dans la main gauche la pointe de ses ciseaux.

Déjà le sang coulait en abondance, et Bernadette, effrayée, s'élançait pour appeler.

Non, taisez-vous… restez… restez tranquille ! ordonna Mlle Le Vallier, se levant brusquement et la retenant par le bras.

De l'autre main, elle avait saisi son mouchoir, et appliquait des doigts, contre la blessure, ce tampon improvisé.

- Laissez-moi vous panser, au moins ! s'exclama Bernadette.

Elle s'était mise à genoux, enroulait les plis de la batiste autour de la paume ensanglantée.

- Vite, vite, asseyez-vous, s'écria-t-elle, poussant vers un fauteuil Suzanne défaillante.

Puis elle ouvrit la fenêtre, la brise de mer entra, frappa, comme un large coup d'éventail, la tête blonde qui s'abandonnait.

- Vous sentez-vous mieux ? interrogea la pupille du châtelain.

- Oh ! oui... Merci, répondit Mlle Le Vallier avec un pâle sourire ; ce ne sera rien... Il n'est pas permis d'être aussi maladroite.

Le chapeau était resté sur la table ; la draperie, à demi défaite, traînait.

- Vous êtes très adroite et vous avez un goût exquis, déclara Bernadette, examinant le délicieux chiffonnage ébauché par l'ouvrière, mais vous n'allez plus toucher à ceci, et moi je vais tout simplement terminer votre ouvrage sous votre surveillance. Vous m'y autorisez ?

- Comment donc !

La glace était rompue : on ne peut rien contre l'imprévu des circonstances. Elles forcent les portes les mieux défendues. Il était écrit que, sur le chemin de la vie, ces deux âmes ne passeraient pas l'une près de l'autre sans s'arrêter.

Mlle Josselin s'empara du chapeau ; son mouvement dérangea une photographie qu'elle regarda en la replaçant. C'était l'image d'un homme jeune, à la carrure puissante ; les fourrures claires dont il était enveloppé faisaient ressortir l'éclat des yeux noirs, et toute la personne portait l'empreinte d'une force dominatrice.

- Mon frère, murmura Suzanne.

- Je m'en doutais ! Il vous ressemble.

- Vous trouvez ? On ne me l'a jamais dit.

- Habite-t-il Barfleur ? interrogea Bernadette en tirant l'aiguille.

- Non, il est au Canada.

- Comme c'est loin ! N'avez-vous que lui ?

- J'ai ici mon père et ma mère, un autre frère et deux sœurs.

- Ah ! que vous êtes heureuse !

Mais cette exclamation involontaire, l'orpheline la regretta aussitôt ; le visage de Mlle Le Vallier prit une expression intraduisible, et, soudainement, elle éclata en pleurs.

- Oh ! s'écria Bernadette confondue. Sa souffrance avait-elle donc rencontré une souffrance pire ? Devant un tel spectacle, l'élan du cœur fut plus fort que tout. La jeune Méridionale se précipita, enlaça les épaules de Suzanne en répétant :

- Mademoiselle... Mademoiselle... est-il possible que je vous aie fait de la peine sans le vouloir ?

- Non, bégaya Suzanne. C'est un énervement... Cet accident stupide... Pardon...

Et Bernadette devina la phrase qu'on n'osait dire.

- Laissez-moi, par pitié !

Deux minutes plus tard, Mile Josselin partait, emportant le chapeau dont la garniture était seulement épinglée ; et Suzanne, les mains contre ses lèvres où les sanglots achevaient de mourir, se reprochait sa faiblesse.

- C'est honteux de s'abandonner de la sorte... Mais je ne pouvais plus, à la fin... Elle est trop bonne et trop spontanée ! Jamais je n’ai vu pareil regard. Il entre dans l'âme comme une lumière chaude. Oh ! elle ne sait pas... si elle savait, grand Dieu !

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Résumé

Ce roman a été publié dans le quotidien La Croix au début de l’année 1913.

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