Le premier Corsaire de Cherbourg: Jambe de Bois

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Le roman, la légende, l’histoire ont rendu populaires les exploits des flibustiers du XVIIe siècle, Montbars l’exterminateur, l’Olonnais, Michel le Basque et autres compagnons des rudes boucaniers de l’île de la Tortue. Des intrépides aventuriers qui avaient, un siècle auparavant, essayé de déloger des Antilles ou de la Floride les conquistadors espagnols, personne ne sait le nom. Et pourtant, ils méritaient bien de passer à l’histoire, ces Normands avisés qui cherchaient dans le Nouveau-Monde, comme leurs ancêtres, les Vikings, l’avaient fait jadis, des sites riants et fertiles ; ou ces cadets de Gascogne qui partaient à l’aventure, sans argent, sans vivres, confiants dans la bonne foi d’un pilote étranger pour se guider et dans leur bonne étoile pour se ravitailler en route, toujours prêts, quand la lâcheté gouvernementale laissait insulter nos couleurs, à venger l’honneur du drapeau outragé. Si Dominique de Gourgues, le vengeur de nos colons massacrés en Floride est encore bien mal connu, Jambe de Bois, le premier corsaire de Cherbourg, ne l’est pas du tout.

« Des deux premiers vaillants et hardis capitaines normands que l’on sceut trouver et qui ont fait les plus beaux, valeureux exploits et prinses, le tems de guerres avenues entre les Francois et Espaignols », Clamorgan de Saane et François Le Clerc, dit Jambe de Bois (1), Clamorgan était un savant capitaine, Le Clerc, un héroïque corsaire, qui gagna au feu la chevalerie. En septembre 1551, Henri II rendait hommage à sa « hardiesse et vailliance » par des lettres d’anoblissement qui expliquent le glorieux surnom du capitaine : « toujours des premiers » à l’abordage, « il a esté grandement mutilé de ses membres, y ayant perdu une jambe et un de ses bras forternent endommagé, ne laissant toutefois pour cela son dict service » (2). Nous ne savons rien d’autre sur les débuts de Jambe de Bois, sinon qu’il commandait la Fécampoise dans La flotte royale (3), et qu’il prit part en 1549, à la conquête de Sercq par Strozzi (4). Mais par la suite, les documents espagnols nous apprennent quelle indicible épouvante causait à l’ennemi l’apparition de Pié de Palo et les textes francais quelle déférence avalent pour l’infirme les plus hauts personnages. A sa table hospitalière de Réville, près Saint-Vaast-la-Hougue, l’amiral de France ne dédaignait pas de s’asseoir avec le lieutenant-général Martin Du Bellay, ou le héros de combat naval de Barfleur, Le Tourp (3).

Jambe de Bois avait son quartier-général à Cherbourg : c’est de là qu'il expédiait tel de ses navires pour le Brésil (4) ou qu’il partait en campagne, là qu’il procédait a la réparation de ses avaries(5), et qu’il construisit pour le roi une roberge de guerre, à 25 avirons, de 5 pieds 1/2 de creux pour 80 tones de jauge (6). Et l’on peut attribuer à son énergique impulsion, l’activité que déployèrent alors les marins de Cherbourg dans les expéditions navales. Orientérs et dirigées par lui, les attaques de nos corsaires frappèrent l’ennemi au point le plus vulnérable, dans leur navigation aux Indes d’Occident.

Le premier coup porté à nos adversaires fut le sac de Porto-Santo. Le 7 juillet 1552, avant l’aube, cent cinquante arquebusiers français débarquaient dans la petite île portugaise couchaient en joue tout habitant qui mettait le nez à la fenêtre et rassemblaient sur la place publique tous les notables, mains liées et la corde au cou . Un pillage sans frein punit ensuite les insulaires du concours armé qu’ils donnaient aux Espagnols (7), revenant des « Indes du Pérou » (8).

Au mot magique de Pérou, qui désignait alors à la fois l’Amérique centrale et ses abords, la fièvre de l’or s’emparait des plus calmes. Au corsaire hardi qui entreprenait le voyage, les armateurs prêtaient leurs vaisseaux, les negociants ouvraient leur escarcelle en stipulant un intérêt de 50 pour cent ; et à bord affluaient des serviteurs qui avaient quitté furtivement leurs maîtres, des pères de famille qui, la nuit, avaient abandonné leur masure, sans rien dire à personne.

Le Journal d’un gentilhomme campagnard du temps d’Henri II, du sire de Gouberville, contient à ce propos une charmente scène de genre. Le fils d’un aubergiste de Cherbourg, le capitaine Malésard, ayant annoncé qu'il était en partance pour le Pérou, fit instantanément le vide dans le pays. Navré d’avoir perdu ses domestiques qui s’étaient enrôlés, lorsque Gouberville, après plusieurs nuits d’insomnie, vint supplier le capitaine de lui renvoyer ses gens, il se rencontra avec une femme en pleurs qui réclamait son mari. Malésard n’était qu’un élève de Jambe de Bois.

En 1553, Jambe de Bois emmenait aux Antilles toute une division royale, le Claude, qu’il commandait, l'Espérance, de Jacques de Sores, et 1’Adventureux, de-Robert Blondel (l), que d’autres bâtiments rallièrent. Selon leur coutume, les Espagnos avaient jalonné de petites escadres de couverture la route de leurs galions: postées aux relâches habituelles, à Hipaniola et aux Açores, elles tenaient en respect les corsaires isolés, mais elles ne pouvaient rien contre une flotte. Alonso de Maldonado, auquel cinq de nos bâtiments barrèrent la route par le travers de la Grande-Canarie, n’eut d’autre ressource que de fuir en abandonnant deux vaisseaux (2). Aux Antilles, Jambe de Bois ne rencontra pas la moindre résistance : Qui eut osé tenir la tête à une flotte de six gros vaisseaux et quatre pataches, montés de huit cents bommes ! Aprés escale à San-German de Porto-Rico et aux petites îles voisines de Mona et de Saona, il fouilla methodiquement les ports de Saint-Domingue, en contournant l'île par le sud. Au port d’Azua, à l’ouest de la capitale de l’île, à la Yaguana, notre moderne Port-au-Prince, et le 29 avril, à Monte-Christi, dans la partie du nord-ouest (3), il enleva plusieurs navires marchands, des cargaisons de cuivre de salsepareille, des armes et des vivres.

Le 21 juillet au soir, Jambe de Bois, de retour aux Canaries, envoyait une corvée à l’aiguade dans l’île de Palma. Elle fut accueillie par une fusillade nourrie. Aussitôt sept cents hommes débarquent des six galions et des huit caravelles ou pataches de France et mettent l’île à sac, ne reprenant la mer, onze jours après, qu’après avoir tiré rançon des insulaires qu’ils ont ruinés (4). Entre autres prises, Jambe de Bois ramenait une magnifique carraque, le Francon,de Gênes,dont les canons furent mis en batterie sur les remparts de Brest (1).

Avant qu’il fut de retour, une nouvelle escadrille prenait la route des îles du Pérou. Mais à l’inverse de l’escadre de François Le Clerc, elle n’appartenait point au roi.

Ainsi que des oiseaux de proie en quête, les corsaires s’associaient deux à deux pour chasser de concert ; l’un servait de rabatteur ou de sentinelle, pendant que l’autre amarinait la prise. Et l’on partageait au prorata des equipages toute capture faite par l’un en vue de sa conserve, pourvu que les navires ne se fussent pas séparés depuis plus de quarante-huit heures. Cette restriction était la loi de la mer, loi fertile en contestations qui sont d’heureuses aubaines pour l’historien car un des procès auquel elle donna lieu, retrace en un tableau les tement troussé, la chasse mouvementée des galions des Indes par deux de nos corsaires.

La Barbe et la Marguerite formant escadre sous le commandement de Vincent Bocquet, capitaine de la Barbe, étaient parties de Dieppe en mai 1553. Elles avaient déjà amariné de nombreuses prises envoyées sous escorte au port d’armement, quand elles aperçurent à hauteur de Porto-Rico le convoi des Indes. Sans la moindre hésitation, les deux capitaines s’attachèrent à la poursuite des quatorze vaisseaux espagnols de Farlan. Chaque soir, après une journée où ils avaient harcelé sans trève leurs formidables adversaires, les deux capitaines dieppois se rejoignaient et se concertaient pour la tactique du lendemain. Le bouillant équipage de la Marguerite eut voulu brusquer l’attaque, offrant plusieurs fois d’aller asaillir l’amnirale espagnole et sa barque. Mais Vincent Bocquet répliquait, avec la sagesse d’un Fabius Conclator, qu’il n’était pas opportun de hâter le moment de livrer bataille, que le convoi pourrait se disloquer et qu’il serait alors plus facile de faire main basse sur les trainards. C’est ce qui arriva: durant une poursuite acbarnée de quarante jours, deux navires chargés d’or, de cochenille et de perles, tombèrent entre les mains des Dieppois ; un troisième, le grand vaisseau de Diego Marin, rejeté loin du convoi par la tempête et sommé de se rendre, obéit sans coup férir ; il arbora au grand mat le pavilion blanc, et à l’instant Ia chaloupe de la Barbe, alla chercher le maitre et le capitaine du vaisseau espagnol que Vincent Bocquet amarina en personne (1). Bref, de quatorze bâtiments partis de Saint-Domingue, huit seulement parvinrent à Cadix le 7 décembre.

Bocquet avait joué gros jeu ; car il aurait pu se trouver pris entre deux feux, par une seconde escadre de onze bâtiments envoyée à la rencontre du convoi. Mais cette escadre avait été dispersée par la tempête ; et Tello de Guzman, qui la commandait, dut soutenir avec deux vaisseaux un combat acharné contre trois nefs françaises (2).

Dès lors, les Espagnols n’eurent plus un instant de répit. Sept de nos bâtiments étaient encore en croisière, au mois d’octobre, dans les parages de Madère (3) ; ils appartenaient à l’escadre qui avait ravagé Palma et à laquelle le commandant de la station navale des Açores, Pejon, avait vainement donné la chasse, deux jours durant (4). Au mois de février 1554, les insulaires des Canaries voyaient avec terreur réapparaître Jambe de Bois à la tête de huit gros vaisseaux (5). Tt à partir du printemps, il ne fut pas de mois où l’on ne vit passer au large de Porto-Rico des détachements de nos corsaires. Leurs efforts se portèrent cette fois contre Cuba. Une nuit de juillet trois cents de nos arquebusiers debarquèrent à Santiago de Cuba, où ils s’installèrent pour un mois, pillant à loisir et embarquant pour 80.000 douros de butin. Dès que la flotte des galions, au nombre de quinze bâtiments, s’ébranla pour l’Espagne, quatre de nos plus puissants navires s’attachèrent à sa Poursuite et ne quittèrent plus le contact, de Porto-Rico jusqu’aux Açores (6).

Tremblant pour les trésors dont il avait la garde, le captaine général de la flotte des galions ne prenait presque pas de repos la nuit. Au premier quart, on voyait sortir de leur cabine, revétus de leur grande capote, Franisco de Mendoza, fils du vice-roi des Indes, ou le terrible adelantado Menendez de Avilés, le futur bourreau de nos colons floridiens ; et de la nuit, ils ne quittaient plus leur banc de quart au pied du grand mât (1).

Embusqué aux Açores avec sept vaisseaux, Jambe de Bois attendait les galions que poursuivait, telle une meute, noire autre escadrille (2).

Et en janvier 1555, arrivait à Séville la douloureuse nouvelle que notre corsaire était maitre de la mer et que son adversaire, Cosine Rodriguez Farfan, s’était perdu par un ouragan. La capture d’un bâtiment français augmenta encore les alarmes des Espagnols : on apprit des prisonniers que Pié de Palo apprêtait une escadre de douze vaisseaux pour ravager les Canaries (3).

Une scission se produisit malheureusement entre Jambe do Bois et Jacques de Sores, capitaine de l’Espérance, qui, faute de s’entendre avec son collégue, se mit à courir des bordées pour son compte. Avec cent arguebusiers et cinquante marins à peine, le 10 juillet 1555, Sores accomplissait un exploit d’une portée considerable : il enlevait d’assaut La Havane, point d’appui et lieu de relâche des galions (4). On écrivait de Panama, cette année-là (5), que les Français régnaient en maîtres sur la mer des Antilles, autant que l’empereur sur le Guadalquivir ; il ne sortait point un bâtiment pour caboter d’une île à l’autre qu’il ne fut capturé.

Dès lors, Jambede Bois fut éclipsé par son ancien lieutenant. Nous ne savons rien de la campagne tant redoutée des Espagnols et dont il s’entretenait probablement le 29 mars 1555 avec l’amiral de Coligny et le lieutenant-général de l’amirauté normande, Martin Du Bellay, lorsque ces deux grands personnages lui firent l’honneur d’être ses hôles à Réville. Sa croisière, cette année-là, fut courte : le 13 septembre, il était de retour avec une prise. Se borna-t-il à protéger, avec le Claude, les côtes Normandes : ou fit-il la traite comme son collègue, La Chapelle, qui touchait Barfleur avec une cargaison de négres et venait lui rendre visite à Réville, le 17 août 1556 ? (6)

Nous ne saurions le dire. II y a là, dans la biographie du célebre corsaire, une lacune qu’il appartiendrait à ses compatriotes de combler. - Sa fin nous est beaucoup mieux connue. Pourquoi, hélas ! a-t-elle quelque peu terni en gloire !

Le 9 juillet 1561, Jambe de Bois était à Cherbourg, où il faisait réparer son vaisseau pour une nouvelle campagne. Il y avait, à ce moment-là, un malaise général provoqué par la question religieuse, que l’Angleterre exploitait pour prendre sa revanche de la perte de Calais. « Le monde est si changé, la crainte et l’obéissance si faillie, la division et partialité si grande, écrivait un vice-amiral, que, s’il ne plaist au roy y pourveoir, la place de Saint-Malo se perdra. » (1) On pourrait en dire autant des ports de Normandie. Dans une province, dont le patriotisme, au temps de Jeanne d’Arc, avait atteint au sublime, on vit ce spectacle étrange : la Capitale, oublieuse de sa mémorable defense de l’an 1418, jurer fidélité à la reine Elisabeth (2) les Rouennais traiter les Anglais de frères, les Havrais les accueillir en « cousins » (3), parce qu’ils avaient le même culte.

C’est au Havre que nous retrouvons, en 1562, Jambe de Bois, Timberley pour les Anglais comme il était Pié de Palo pour les Espagnols, chaque peuple traduisant en sa langue le sobriguet du brave. Les marins protestants, — et François Le Clerc en était, — refluaient vers cette place-forte qu’une garnison anglaise occupait. Jambe de Bois se rencontra avec ses compagnons d’armes de la campagne des Antilles, Sores et Blondel mais, tandis que Blondel conspirait patriotiquement contre l’envabisseur et passait en jugement, François le Clerc épousait la cause des Anglais. Antoine Dudley, comte de Warwick, gouverneur du Havre, s’adressait à lui pour dresser un état de nos forces navales, au bosoin pour combattre la petite division navale des Fécampois.

Lorsque Jambe de Bois prit la mer en décembre 1562, une panique éclata à la Bourse d’Anvers, et l’épouvante gagna jusqu’aux marine de Biscaie. Avec une douzaine de navires et sept cents hommes, ii ne cessa de trapper les sujets du roi d’Espagne comme aussi les marins cathotiques de Bretagne. Muni des patentes de Warwick, il recevait à Falmouth et dans les autres ports anglais un accueil favorable, puis ramenait au Havre de nombreuses prises (1). Le gouverneur demanda instamment à la reine Elisabeth de lui donner une pension ainsi qu’aux deux capitaines Sores et Bontemps, pour les attacher au service de l’Angleterre. Brutale, la réponse vint : « Donnez-leur congé. »

— Comment ! licencier des capitaines capables d’attirer à leur suite une centaine de braves gentilshommes ! s’écria Warwick, mais vous ne trouverez jamais marin plus entendu, plus fidèle, plus courageux que François Le Clerc ; jamais plus vaillantes gens que ses compagnons ne servirent aucun prince, quatre d’entre eux surtout. Laissez-moi pourveoir à leur entretien sur mes propres appointements, car leur départ me causerait un trés grand dommage (2). »

Et Warwick ne croyait point si bien dire. La saison n’était pas écoulée que le drapenu anglais ne flottait plus sur Le Havre, faute de secours en temps utile, faute d’une flotte. Jambe de Bois, blessé de l’ingratitude britannique, avait pris congé avec éclat, pour recommencer contre les Espagnols ses courses fructueuses. Mais le pompeux éloge que faisait de lui Warwick, tut son oraison funèbre. Le hardi corsaire de Cherbourg avait été guetter aux Açores les galions des Indes. Il mourut en revenant de cuinpagne en 1563. (3)

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Chronique de Ch. de la Ronciere extrait de la Revue d'Etudes Normandes de Novembre 1907, anciennement Revue de Cherboug et de la Basse-Normandie.

Références

  1. A. Thevet, Grand insulaire. (Bibl. Nat., ms. franc, 15.452, fol. 272)
  2. Bibl. de Grenoble, ms, 1.397, fol. 299 Ve. - Mémoires de Pierre Mangon, vicomte de Valognes, publiés par M. L. Delisle, extrait de l'Annuaire de la Manche (1891), p. 17.
  3. En 1547. (Bibl. Nat., mss. franc. 18.153, fol 34)
  4. La liste des dix galeres et des dix voiliers qui prirent part a l'expedition se trouve a la Bibl. Nat., ms. franc. 3.118, fol. 11, 15, 26.

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