Les Hautemaniere 4/21

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Le village de Jonville, une des agglomérations qui dépendent de la commune de Réville, est enfoui au cœur de la dune qui s'avance, presque en pointe, dans la mer, et ferme d'un côté la baie profonde qui s'étend, à gauche du port de Saint-Vaast, et où sont installés les parcs aux huîtres recouverts par la pleine mer, et que le reflux laisse complètement à sec, dans les grandes eaux.

A l'extrémité de cette dune, on jouit d'un point de vue presque grandiose, sur la terre et sur la mer, dans laquelle elle semble s'enfoncer comme l'éperon d'un gigantesque navire. Devant soi, l'immensité sans obstacle. Aussi loin que la vue peut s'étendre, la Manche y déroule sa nappe tantôt bleue, tantôt troublée, que le vent du nord-est rend parfois impitoyable, et qui alors, bouleversée jusque dans ses profondeurs, vient se briser avec toute la violence d'une masse poussée par l'ouragan, sur la ceinture presque ininterrompue de rochers qui, de là, s'étendent fort loin dans l'Ouest, et semblent former les premières assises des hautes falaises granitiques qui, de l'autre côté de Cherbourg, dressent leurs blocs imposants et infranchissables, digue opposée par la nature aux fureurs de l'Océan, roulant jusque-là ses flots rarement calmés.

De temps en temps, pour attester la vie, un douanier solitaire, en observation, passe en fumant sa pipe, la carabine enveloppée dans sa gaine de toile, mise en bandoulière, les deux mains dans les poches de son pantalon bleu à bandes rouges, et le képi sur les yeux, pour les préserver du sable qui vole ou des brouillards arrachés par le vent à la crête des vagues moutonneuses, et que l'on nomme des embruns.

Sur le tard, quand vient la fin du crépuscule, un phare s'allume dans une redoute jadis armée et qui montre ses murs de pierres au-dessus d'un fossé quadrangulaire ayant à chaque angle de ses murailles, du côté de la mer, une sorte de petite tourelle percée de quelques meurtrières, poste d'observation jadis, sans doute, lorsqu'on jugeait convenable de mettre une garnison dans ces fortins sans importance et sans utilité pratique, aujourd'hui délaissés, pour la plupart, ou vendus aux riverains, quand ils ne servent pas, comme ici, de logement au gardien de ces phares construits sur les murs de ce qui fut autrefois le poste-caserne.

Au large, une sorte de tour en pierre taillée, surmontée d'un mât perpendiculaire, se dresse, toujours battue par le flot. C'est la tour du Dranguet, bâtie sur un banc de rochers que le flot couvre, où nombre de navires s'effondrèrent et qui monte comme un signal au dessus des plus grandes eaux.

Du côté diamétralement opposé, à deux kilomètres a peine, et séparé par la dune, c'est le val de Saire, feuillu comme un bocage et vert partout, comme une vaste et fertile prairie. La petite rivière qui lui donne son nom, toute verte aussi, à force d'avoir traversé des herbages, se jette dans l'estuaire à travers les arches moussues d'un vieux pont, comme un mince filet d'eau, perdu ou presque introuvable et bu par les sables, quand la mer, au moment du revif, se retire à des distances infinies et n'apparaît plus que comme une bande étroite, bleue ou blanche, suivant les caprices du temps, et barrant l'horizon.

Dans la ligne médiane de cette vaste dune, qui revêt seulement à sa partie extrême l'aspect de la stérilité sablonneuse, le village serpente, traînant au milieu des jardins potagers, la ligne de ses maisons basses, aux toits de chaume, pour la plupart, presque toutes misérables et détériorées, huttes plutôt qu'habitations de pêcheurs, où, dans une pièce unique, gîtent des familles entières, comme si le terrain coûtait cher, et comme si la dune ne laissait point toute facilité de s'étendre. Mais on n'y songe même pas là, comme ailleurs, le long des côtes, on loge dans la maison des anciens, par habitude, par culte et aussi par économie.

En tête du village, du côté de la mer, une habitation plus ample et d'aspect plus riche se dresse au fond d'une cour assez vaste, et sur la limite extérieure du jardin fermé par des murs où se déploient, en éventail, les larges espaliers, malgré le vent qui rase la dune, entraînant, avec lui, des tourbillons de sable qui finit par couvrir les plates-bandes et par combler les allées, ce qui n'empêche point les légumes d'y venir à foison, sans soins et presque sans autre engrais que les varechs recueillis sur la plage à mer basse.

Cette maison d'aspect joyeux, avec les persiennes vertes de ses fenêtres, qui tranchent sur la pierre grisâtre d'un ton un peu morose, domine complètement la baie et doit être vue du large. Les rochers dont la tête noire émerge du sable fin, semblent lui servir d'assises, et, des fenêtres, on peut suivre, des yeux, l'appareillage de la flottille de pêche, à mer montante, simples barques pour la plupart, balancées comme des morceaux de liège par les caprices du flot : à peine une demi-douzaine de plates ou de cotres pontés, des chalutiers, comme on les appelle, et qui vont, malgré vent et marée, traîner leurs engins jusque sur la côte anglaise où la grande raie abonde, et que l'on peut garder deux ou trois jours à fond de cale, sans qu'elle en devienne plus mauvaise.

C'est la maison des Hautemanière.

L'intérieur, sans répondre tout à fait au quasi luxe du dehors, n'a cependant rien de pauvre. On y devine plutôt, sinon l'abondance, du moins l'aisance, dans l’ordre qui règne partout et dans la propreté presque luisante de l'aire soigneusement entretenue et balayée. Les marins qui ont longtemps servi à l'État y prennent, presque tous, des goûts marqués de propreté méticuleuse. Hautemanière qui, lui-même, aidé de quelques camarades, avait agrandi ce qu'il appelait la cambuse paternelle, la voulait toujours coquettement espalmée et, pour qu'il y eût moins de prétextes à la salir, il avait construit, dans la cour, une sorte de hangar où l'on rentrait les filets séchés, les lignes, les espars, tout ce qu'un pêcheur emporte à bord et rapporte au logis, par crainte des voleurs ou pour l'urgence des réparations.

Ce n'étaient pourtant ni sa mère paralytique, ni sa sœur presque idiote qui pouvaient ainsi mettre partout un ordre à peu près complet. Il s'en rapportait, pour cela, à un vieux matelot du pays, qui ne pouvait plus servir, ancien compagnon de son père, et dont un obus russe avait emporté la jambe gauche, dans les tranchées, devant Sébastopol. Chaque matin, le vieux Turgis faisait la toilette de la maison comme on fait celle d'un navire de guerre, mâchonnant imperturbablement sa chique, pendant qu'avec un vieux morceau de toile à voile promené sur l'aire à l'aide d'un anspect ou d'un bout d'aviron hors d'usage, il nettoyait à grande eau, les pieds nus, suivant le règlement maritime, qu'il pleuve, qu'il grêle ou qu'il neige.

Cette besogne matinale une fois terminée, le vieux matelot, avec des précautions infinies, aidait lui-même la paralytique à sortir de son lit, l'habillait, et, en fin de compte, la portait dans un large fauteuil, invariablement placé près de la fenêtre, et d'où l'impotente avait vue sur la baie, où, jadis, il y avait bien des années, grand Dieu ! elle prenait ses ébats, jeune et fraîche, alerte et insouciante, sans angoisses et sans chagrins.

Le mal l'avait surprise tout d'un coup, à la nouvelle de la mort de Hautemanière, coulé bas dans un grain d'équinoxe.

On n'avait rien revu du bateau, ni hommes ni planches; et quand, vingt-quatre heures après la tempête, le ciel souriant et la mer calme, malgré les recherches poursuivies au large et jusque sous les îles, par quelques amis du pêcheur, on ne trouva nulle trace et nul débris, sa femme, sa veuve plutôt, qui n'avait quitté le rivage ni de nuit ni de jour, s'affaissa comme une masse, sur le sable, frappée par la paralysie.

A cette époque, François faisait son service à l'État, à bord du stationnaire de Cherbourg. C'était un garçon rangé qui, sachant que la gêne n'était point à la maison, amassait sa solde de canonnier de première classe et s'en faisait un magot. Cette catastrophe le libérait. Il revint à Réville, comme fils aîné de veuve, ou plutôt fils unique, et se mit aussitôt à faire la pêche pour son compte. La besogne était dure, car il lui fallait travailler pour trois, pour lui, pour la mère immobile maintenant et à jamais, et pour l'innocente qui ne comprenait pas grand'chose au malheur, et circulait partout, dans le village et sur la dune, avec sa démarche lente, cadencée, indécise presque, comme ses pensées elles-mêmes qu'elle essayait en vain de formuler en mots inachevés, et qui, chose extraordinaire, chantaient presque, tant sa voix était douce, à l'inverse de celle des idiots, presque toujours rude et rauque.

Personne, dans le village, ne la redoutait, au contraire. Les enfants même ne la fuyaient ni ne la molestaient, comme si quelque chose, en elle, leur inspirait une sorte de respect. De fait, elle avait presque toujours le sourire aux lèvres quelquefois aussi, à la saison, des fruits plein ses poches et qu'elle distribuait à tous. On ne la connaissait, dans Jonville, que sous son petit nom de Marcelle. A l'époque où commence cette histoire, personne n'eût pu dire au juste son âge. Les anciens savaient seulement qu'elle était l'aînée de François Hautemanière, c'est-à-dire qu'elle dépassait la quarantaine, ce qui paraissait impossible, tant son visage enfantin gardait de jeunesse et de fraîcheur.

Mais ce qui causait une impression pénible, c'était l’étroitesse du crâne, presque totalement aplati par derrière et qui faisait paraître là tête d'autant plus petite qu'elle était placée sur un grand et beau corps de femme, qu'elle n'habillait point, d'ailleurs, sans une certaine coquetterie.

Telle était Marcelle Hautemanière, inoffensive et douce, triste fruit d'une alliance consanguine, car le père Hautemanière avait épousé sa cousine germaine, sans se douter des résultats possibles d'une union de cette sorte. A qui eût voulu lui en faire la remarque, il n'eût pas manqué de répondre en montrant son fils, un modèle de force et de structure, et qui, cependant, avait le même sang dans les veines.

La nature est pleine de ces contradictions.

Depuis que François Hautemanière, après la mort de son père, avait entrepris la pêche, pour son propre compte, tout lui souriait. Le hasard, à ce qu'il croyait, voulait compenser, en quelque sorte, les soucis domestiques de ce garçon, qui n'avait point d'ennemis, mais seulement quelques envieux. Son bonheur constant n'irritait pas précisément, il offensait ; on en ressentait quelque jalousie.

D'une nature extrêmement droite et franche, il n'y prenait point garde. Le plus beau poisson tombait dans ses filets fallait-il qu'il le rejetât à la mer, parce que d'autres, dans les mêmes parages, et avec autant d'adresse, étaient moins heureux que lui! Au reste, dans la mesure de ses moyens, il faisait du bien et ne froissait personne, vendant les plus beaux morceaux de sa pèche dans des prix doux soit au curé, soit au maire, expédiant le reste dans les villes et bourgs environnants, et portant discrètement aide aux familles nécessiteuses qui ne manquent point, au bord de la mer, dans les villages pauvres, dont la pêche est la seule industrie.

Souvent il songeait à rompre la monotonie de son intérieur morose, par un mariage. Mais ce n'était pas la première venue qu'il lui fallait. Ce qu'il demandait, c'était une femme de tête solide et de cœur excellent, qui fût entrée chez lui sans projets despotiques, contente d'être la compagne d'un honnête homme, et de partager, en même temps que les bénéfices, tous les soucis de la maison, sans une plainte, sans un reproche, même sans un mot d'aigreur à l'égard des deux pauvres malheureuses auxquelles il était attaché par toutes les fibres du cœur.

Sa mère, de temps en temps, l'y poussait, c'est-à-dire que, lorsqu'il en parlait quelquefois, à la maison, elle ne l'encourageait point en paroles, puisque sa langue était morte dans sa bouche, mais elle l'approuvait d'un signe de tête dont il était apte à traduire le langage.

A la longue, cela le poursuivait. Comme il éprouvait une sensation de bien-être lorsque, après quelques nuits passées dehors, il pouvait s'étendre, tout de son long, dans le lit dont la paillasse était soigneusement remuée par le vieux Turgis ; ainsi, il devinait une foule de douceurs qui lui seraient ménagées, si le hasard le favorisant, comme toujours, voulait qu'il fît un bon choix et qu'il n'eût point à se plaindre.

Cet homme robuste, mais raisonnable, n'envisageait point le mariage sous d'autres couleurs. Ayant passé l'âge des amours faciles, et aussi des illusions dont chacun, ici-bas, a toujours sa part, plus ou moins sensible, suivant l'éducation et le genre de vie, il ne rêvait pas autre chose que l'existence calme, au logis, c'est-à-dire une échappée tranquille entre deux corvées, et, pour sa mère, des soins mieux entendus que ceux du vieux Turgis qui faisait de son mieux, mais qui n'était pas toujours solide, comme il faut, sur sa jambe de bois, quand il avait donné à la bouteille, ce qui lui arrivait quelquefois, une trop forte accolade.

A quarante ans, un homme n'est certainement pas sur les dents ; mais, s'il veut songer sérieusement au conjungo, il n'a pas de temps à perdre.

Hautemanière y songeait, et beaucoup, mais il ne trouvait point chaussure à son pied.

Sans être exigeant, il demandait cependant, en retour de ce qu'il apportait sa maison, sa barque et quelques économies, des avantages réels. La femme qu'il introduirait ainsi, chez lui, par la porte du mariage, y serait la maîtresse, ça c'était entendu mais il fallait aussi que personne n'eût à souffrir de cette autorité nouvelle, que des obligations sinon lourdes du moins pénibles, aigriraient peut-être, et qui aurait sans doute, plus d'une fois, à faire violence à des susceptibilités faciles à comprendre, mais qu'il faudrait dissimuler, étouffer même au besoin, pour que les pauvres créatures, si durement éprouvées, n'eussent à subir ni la moindre dureté, ni même la moindre résistance à leurs désirs.

Souvent il était question de cela à la maison, entre la mère muette et Hautemanière qui se comprenaient. Turgis aussi prenait part à l'entretien mais il était tenu peu de compte de ses observations, car, tout dévoué qu'il fût à son maître, il ne se gênait pas pour dire qu'il y avait bien assez de jupons comme cela dans la maison.

Le lendemain du jour ou il avait ramassé sur la route, pour ainsi dire, Geneviève Folliot, avec son enfant, Hautemanière, malgré lui, pensa beaucoup plus à elle qu'à ses projets de mariage.

Invinciblement, il se rappelait les moindres détails du voyage, son grand désir, à un certain moment, de l'étreindre dans ses bras, et la dignité avec laquelle elle lui avait fait sentir qu'il oubliait la présence de l'enfant.

Nulle part, dans ses voyages et ses escales, il n'avait vu femme plus belle et plus avenante. Comme il ferait bon d'embrasser à pleine bouche un pareil visage, en rentrant de la pêche! Jamais, quand il ruminait ses projets de mariage, jamais il n'avait pensé à cela. Dès que le souvenir de Geneviève se présentait à son esprit, il y pensait tout a fait.

Le baiser que, par hasard, il avait pris sur ses lèvres, le troublait, de même que beaucoup d'autres choses. Jusqu'alors, dans ses plans, il avait entrevu une femme, n'importe laquelle, mais une ménagère attentive, soigneuse, dure à la besogne comme lui, et qui eût apporté, dans le contrat, deux bras infatigables. Le reste lui importait peu; il n'était plus à l'âge où les amoureux se glissent dans les ravins de la dune, par les beaux soirs, pour aller se conter fleurette, sinon faire des bêtises que, le plus souvent, il faut payer cher plus tard. Tout ce qu'il voulait, c'était une associée en jupons, qui eût pris intérêt à ses affaires et l'eût tranquillisé au sujet des deux infirmités qu'il était contraint de laisser seules, derrière lui, ou à peu près, pendant des journées entières, ce qui ne lui mettait point de cœur au ventre, quand il bourlinguait au large, par brise carabinée.

En pensant à sa compagne de route, il n'était plus tout à fait question de cela. D'abord, il n'y avait point de mariage possible, l'enfant sans père étant un obstacle et puis, en somme, il ne la connaissait pas. Tout ce qu'il savait, c'est qu'elle était belle, et que, malgré lui, il cherchait à deviner des choses qu'il n'avait pas vues. Il lui en voulait presque de l'avoir repoussé, tout en comprenant le motif de sa résistance. De même que la première page d’un livre inspire parfois le désir de feuilleter les suivantes ; ainsi le premier baiser pris lui donnait l'idée d'en vouloir d'autres. Il en sentait encore la trace sur ses lèvres, et, plusieurs fois, la sensation, fraîche et brûlante tout à la fois, lui revenait très nette. La nuit il en rêvait. Un drôle de rêve pour lui, qui presque toujours las et brisé par les fatigues quotidiennes, dormait comme une souche, sans que son sommeil fût jamais hanté par les moindres apparitions !

Il l'avait pourtant vue comme il n'avait jamais vu personne. Lui-même l'avait déshabillée, morceau par morceau, jusqu'à ce qu'il ne restât plus rien, et ce rêve lui laissait dans l'esprit un trouble extrême.

Maintenant, elle s'imposait à sa pensée avec une ténacité invincible, autrement despotique que ces vagues et calmes projets de mariage qu'il caressait, d'une façon distraite, histoire de s'arranger une vie meilleure. A tout prix, il lui fallait la revoir. D'abord, il se donnait pour cela de bonnes raisons. Que devenait-elle, dans la situation très précaire où il l'avait laissée ?

Les jours passant l'un après l'autre, il en arrivait à se faire des reproches de n'être point retourné à l'auberge. Peut-être déjà était-elle repartie, emmenée en condition par quelque fermier des environs, confiant dans ses deux bras vigoureux et séduit par sa beauté rare.

Est-ce que lui-même n'était pas encore sous le charme ?

Et pourtant ne lui avait-il pas fait promettre, en quelque sorte, de venir le trouver à Jonville, en cas de malheur ?

Une jolie commission dont l'avait chargé là le vieux Lalisel ! Une commission dont le souvenir seul le bouleversait !

Toujours est-il qu'il n'admettait point de ne pas la revoir.

Pour cela, il n'avait pas grand chemin à faire. Une petite lieue tout au plus et par belle route. Mais quelque chose l'arrêtait : comment le recevrait-elle?

Il avait dit lui-même qu'il la reverrait : elle, de son côté, avait presque promis de venir.

Irait-il ?

Viendrait-elle ?

Il demeurait et elle ne venait pas.

Au bout d'une semaine, n'y pouvant plus tenir, il se mit en route, un soir, et gagna le pont de Saire, avec une allure lente et comme s’il eût eu conscience de faire quelque chose de mal.

Au loin, les toits de Saint-Vaast flambaient, sous les derniers rayons du soleil, et, avec ses yeux de marin, il voyait le quai, bordé de maisons basses, inégalement bâties, parmi lesquelles se trouvait l'auberge où lui et Geneviève s'étaient séparés.

En une demi-heure, avec de bonnes jambes, on pouvait faire la route. Ne valait-il pas mieux cent fois en avoir le cœur net, que de se faire ainsi du mauvais sang et de traîner ses pas comme une bête, sur la dune et sur la grève, absorbé par une idée fixe qui commençait à le fatiguer, et dont l'obsession le mettait en colère contre lui-même ?

Après tout, est-ce qu'il n'était pas son maître et libre d'aimer à sa guise et qui bon lui semblait ?

Ce soir-là, cependant, il n'alla pas plus loin.

Il y a des marins qui, parfois surpris par un pressentiment vague, retardent leur voyage d'un jour. On leur en demanderait la raison, qu'ils seraient fort empêchés de la dire.

Il en était ainsi de François Hautemanière. Il hésitait. Quelque chose lui disait qu'il avait tort, qu'il courait au-devant de sa perte, s'il ne passait, sans s'arrêter, devant l'auberge du Fort de la Hougue, et qu'en même temps il ferait le malheur des siens.

Mais ces appréhensions bientôt s'évanouissaient. Le désir, aiguisé par le souvenir, le poussait.

Un soir, peu de temps après, arrivé au pont de Saire, il aperçut au loin sur le bout de la route qui longe la baie, une femme qui lui parut de haute stature et qui marchait, accompagnée d'un enfant.

Inconsciemment, il traversa le pont et poursuivit son chemin.

Il ne tarda point à reconnaître que ce n'était point Geneviève, mais déjà il touchait aux premières maisons de la ville. A quoi bon retourner en arrière puisqu'il était sûr de revenir!

Dix minutes après, il entrait dans la cour de l'auberge ; une voix qui lui sembla la plus douce des musiques le saluait, et Geneviève, tête et bras nus, accourait au-devant de lui.

- Enfin, dit-elle, enfin c'est vous, monsieur Hautemanière.

Puis, avec un sourire, elle ajouta :

- Je vous croyais mort.

Mort, elle le croyait mort ! Elle avait donc pensé à lui, pendant ces quelques jours, où, poussé par son instinct honnête plutôt que par sa volonté, il avait tout fait pour l'oublier ?

Jamais, au contraire, il ne s'était senti plus vivant, plus amoureux. En présence de cette belle fille qui le regardait dans les yeux, dont toute la personne le provoquait et qui, dans son sourire, montrait une satisfaction exempte d'hypocrisie, il oublia tout, et, se penchant vers elle, il la baisa longuement, amoureusement sans qu'elle fît un mouvement pour se dérober à cette caresse, plus éloquente, pour elle, que toutes les déclarations.

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Les Hautemanière, par Charles Canivet, 1885

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