Les Hautemaniere 3/21

Vous êtes ici:   Bienvenue > Découvrir > Culture > Littérature > Les Hautemaniere 3/21

Sur la route, plane maintenant, la voiture roulait avec des cahotements sonores.

Il y avait comme une certaine gêne entre les voyageurs.

Geneviève ne savait comment s'y prendre pour dire à son compagnon quelque chose, et celui-ci, intimidé par le voisinage de cette femme inconnue dont il sentait les genoux contre les siens, faisait claquer son fouet, par contenance, et, de temps en temps, gourmandant le bidet qui s'endormait un peu, il lui cinglait la croupe avec les rênes et répétait:

- Hardi, Bijou ! hardi, mon vieux !

Tout d'un coup, un large globe de feu, rougeâtre, sortit du fond de l'horizon et monta dans le ciel, éclairant de reflets d'incendie la mer calme qui se déploya sous l'éclat de cette torche immense, et sur laquelle les deux petites îles de Saint-Marcouf faisaient juste devant la lune deux taches noires, comme deux yeux sur cette figure ronde.

A droite de la route qui maintenant dominait, avant de se jeter, comme en un précipice, dans le bourg de Quettehou, le fort de la Hougue se dressait avec sa tour massive et son petit phare à feu blanc, qui scintillait comme une étoile, tout au bord des vagues et que la mer pleine rénechissait en l'allongeant jusqu'à l'horizon. Puis, à mesure que la lune montait dans le ciel, pâlissant, comme si le bain qu'elle venait de prendre l'eût déteinte, le vaste paysage se dessinait plus net, avec ces lueurs douces des beaux clairs de lune, si pleines de charme et de mélancolie.

Le calme était complet, et le roulement de la voiture troublait seul le silence nocturne, avec les renâclements du bidet qui sentait la mer.

Seulement, maintenant, les voyageurs, sans s'observer, se voyaient, et Geneviève, pour mettre fin à un mutisme qui, à la longue, la gênait, s'amusait à énumérer tout ce qu'elle reconnaissait, dans cette nuit claire : la Hougue, Tatihou et la longue bande de terre cotentinaise, qui s'étend, dans l'Est, presque jusqu'à l'embouchure de la Vire, que l'on appelle le golfe des Veys, et où, lorsque vient la froidure, les oiseaux de mer et les oiseaux de passage font un tapage infernal, en cherchant leur nourriture à marée basse.

Elle éprouvait l'étrange sensation que donne la vue, peut-être même l'odeur du pays natal, quand on le retrouve, après des années d'absence, là surtout où les changements sont presque imperceptibles, la mer restant toujours la même, et dessinant les mêmes échancrures et les mêmes promontoires.

Pendant ce temps-là, comme il la voyait absorbée, Hautemanière la considérait, surpris de se trouver, sur le tard, en compagnie d'une fille aussi belle et dont la respiration douce sonnait, à ses oreilles, comme une musique, mêlée au souffle plus mince du petit garçon qui, sur les genoux de sa mère, dormait comme la veille, fidèle à son heure, la tête posée, moitié sur le haut du bras, moitié sur la poitrine qui, de temps en temps la soulevait un peu avec mollesse et en mesure.

Jamais, depuis Valognes jusqu'à Réville, et de Réville à Barfleur, jamais il n'avait rencontré créature plus belle et plus largement découplée.

Pour la voir mieux, il repoussa en arrière la toile qui couvrait la voiture, sous prétexte qu'on avait besoin d'air, par cette soirée presque torride, où la chaleur restait suspendue dans la nuit et sur la mer immobile, éclairée en plein maintenant par la lune éclatante, et d'où venaient à pleines bouffées les acres et vivifiantes senteurs des varechs humides.

D'un signe de tête, elle le remercia de cette prévenance, et rejetant en arrière pour être plus à l'aise, son bonnet qui resta suspendu par les brides, sa tête apparut, tout entière, aux regards du pêcheur, avec ses joues un peu pâlies par les aventures des jours derniers, ses grands yeux sombres qui lui semblèrent pleins de douceur, et la masse de ses cheveux châtains qui, n'étant plus retenus, tombaient sur la nuque, négligemment, et dont il n'eût pu saisir les lourdes tresses dans ses deux mains.

Pour lui, c'était un beau garçon, dans les quarante ans, portant la barbe en fer à cheval, les joues soigneusement rasées, mais brunies, presque brûlées par le hâle, les épaules larges, solide comme tous les marins de ces parages, qui semblent avoir gardé du sang norvégien dans les veines, et qui jouent avec les colères la mer, jusqu'à ce que la mer impatientée les brise sur quelqu'un des rochers qui font, autour de cette côte, une terrible et implacable ceinture.

Matelot, pendant quatre ans, sur les vaisseaux du gouvernement, il gardait de ce métier, une certaine distinction de manières, et surtout cette propreté scrupuleuse qui, dans nos équipages, rehausse l’élégance de l'iniforme. Jadis, ses camarades de bordée ne l'appelaient que le beau Hautemanière, et racontaient parfois ses bonnes fortunes et ses succès dans les relâches à Cherbourg et ailleurs.

En regardant bien, on pouvait apercevoir, dans les plis de sa vareuse, un mince filet de ruban rouge. Il avait gagné cela dans une croisière au Japon, un jour que, grâce à son sang-froid et aussi à sa force herculéenne, il avait arraché un enseigne et deux aspirants du bord à la colère sauvage d'une bande d'indigènes fanatisés.

Cet exploit avait été l'objet d'un rapport spécial adressé au ministre de la marine, rapport dans lequel était détaillée la lutte épique de ce Normand qui, rien qu'avec un aviron manœuvré d'une poigne d'hercule, avait tenu en respect, tout en en assommant quelques-uns, les assaillants ameutés, pendant que les officiers, de l'eau à mi-corps, gagnaient la baleinière qui les attendait à quelques brasses du rivage. Une fois ceux-ci en sûreté ou à peu près, Hautemanière s'était à son tour mis à l'eau, sans se presser, à reculons, laissant de temps en temps tomber le poids de son aviron sur quelque crâne trop voisin, et comme il venait, le dernier, de se hisser dans l'embarcation, ayant à ses trousses presque toute la bande affolée, il en avait empoigné un par la nuque, l'amenant à bord, le secouant comme un vieux torchon, puis, avec un imperturbable flegme, après l'avoir assommé préalablement d'un formidable coup de poing, le saisissant par une jambe, et, le faisant tournoyer, une demi-douzaine de fois, au-dessus de sa tête, pour le lancer à dix mètres dans le tas, où il était tombé comme une masse inerte, au milieu de hurlements sans nom, dont les nôtres riaient à toute volée.

Ce géant, qui n'eut pas craint dix hommes, était doux comme une fille, et même presque timide, quand il ne s'agissait point de bourlinguer par le gros temps, ou de tirer quelqu'un d'un mauvais pas.

Là, en pleine nuit, sur la route solitaire, auprès de cette superbe fille, sur laquelle il osait a peine lever les yeux, il était au supplice. Pris du désir ardent de lier conversation avec elle, il ne savait comment dire les premiers mots, et se sentant presque ridicule, il en prenait une sorte de colère qui, de plus en plus, l'étranglait.

L'autre, qui devinait son embarras, en était toute ravie. Cette timidité, c'était un hommage à son adresse; et quand elle regardait ce beau garçon qui, d'une seule main, retenait son cheval lancé au grand trot, le long de la descente rapide de Quettehou, elle se trouvait sous l'empire d'une sorte de respect pour cette force musculaire qui impose toujours aux femmes vulgaires, en même temps que d'un commencement de pitié protectrice en présence de cette timidité si rare, surtout chez ces forçats de la vie maritime.

Enfin, il se décida a prendre la parole et débuta à peu près dans les mêmes termes que le vieux Lalisel, la veille au soir.

Par contenance, et la route se trouvant maintenant droite et plane, il se mit à renouveler la mèche de son fouet, et tout en s'absorbant dans ce sérieux travail :

- C'est à vous, cet enfant ? dit-il sans lever les yeux.

- Oui, monsieur, répondit Geneviève.

Hum ! reprit-il, il dort comme un loir, et s'il ne fait jamais plus de tapage, vous n'avez pas à vous plaindre. Du reste il ne parait pas d'âge à avoir de souci, et je gagerais que ça ne rêve même pas.

- Ah ! le pauvret, dit Geneviève, c'est qu'il a les jambes rentrées dans le corps. Tels que vous nous voyez, nous arrivons à pied de Coutances, et je ne l'ai pas porté l'espace d'une lieue.

- Pauvre petit diable, ça n'a pas neuf ans pour sûr !

Dix ans, fit-elle, monsieur Hautemanière, dix ans viennent les fêtes de la Noël.

D'entendre son nom prononcé par ces jolies lèvres, cela lui fit plaisir, et il aurait voulu pour tout au monde poursuivre l'entretien commencé ; mais il ne savait que dire, et ce ne fut qu'après un assez long silence qu'il lui demanda comment elle savait son nom.

Elle, absorbée, et peut-être aussi endormie, répondit tout simplement :

- Lalisel.

Puis elle se recueillit de nouveau, comme dans la contemplation du paysage nocturne.

Ce n'était pas très encourageant pour lui, mais il n'y tenait plus; la démangeaison le prenait de dire quelque chose, et, sans autre forme, il l'interrogea.

- Ainsi, dit-il, vous êtes mariée ?

Geneviève, à ces mots, se retourna vers lui, et, presque sèchement, lui répondit :

- Non.

Alors il crut lui avoir fait de la peine et s'en excusa, mais il n'en continua pas moins :

- Si j'avais cru que vous fussiez veuve !...

- Veuve, dit-elle, mais comment le serais-je, n'ayant jamais passé devant M. le maire ?

- Il en demeura confondu, et tout en effilochant le bout de la mèche de son fouet, il poursuivit avec une grande candeur :

- Alors, cet enfant n'est pas le vôtre ?

Elle eut un mauvais mouvement de fille facile, et regardant Hautemanière dans les yeux, elle répondit avec effronterie :

- Et pourquoi pas ?

- Dame ! dit-il, ni femme, ni veuve…

Elle ne le laissa pas achever et, brusquement, avec quelque chose de provoquant dans la voix :

- Ah ça ! dit-elle, on croirait, à vous entendre, que toutes les filles de ce pays sont des saintes ?

Il haussa les épaules, comme pour dire que ça lui était bien égal, puis garda de nouveau le silence, et ce ne fut qu'au bout de quelques instants qu'entre haut et bas il murmura :

- C'est dommage !

Cependant, le bruit de ses propres paroles l'enhardissait. Il éprouvait un besoin irrésistible de lui dire qu'il la trouvait jolie, et, pour le lui faire savoir, il usa d un détour :

- Je vous faisais cette demande, dit-il, parce que, à mon sens, les gens qui sont mariés doivent être bien heureux.

Et il ajouta :

- Vous ne le pensez pas ?

Pour dire vrai, elle n'y avait jamais songé. N'avait-elle pas eu tous les avantages du mariage, pendant les dix années qui venaient de finir ? Un coup de hasard avait mis un terme à sa vie indolente et facile ; et elle se trouvait comme l'oiseau sur la branche, avec cette différence qu'on ne pénètre pas chez un boulanger comme un moineau dans la grange, et qu'elle en était réduite à ne pas savoir comment vivre. Alors, comme indifférente et très désintéressée dans la question qu'il venait de lui poser, elle lui dit :

- Pourquoi donc êtes-vous resté garçon ?

Là-dessus, il s'emporta, disant, entre autres choses, que ce n'était pas l'envie qui lui manquait, mais qu'il était écrasé par des charges très lourdes.

Ces paroles la mirent en éveil, elle qui, pendant une dizaine d'années, avait dirigé le ménage de Coutances, et ce fut très sérieusement qu'elle lui répondit :

- Une femme n'est pas une charge dans la maison.

Puis, jugeant un peu tard qu'elle lui devait bien quelque obligation de sa grande prévenance et aussi de la déférence qu'il lui témoignait, elle ajouta :

- Et celle qui vous épouserait, monsieur Hautemanière, ne serait pas a plaindre, pour sûr.

- Vous croyez cela, dit-il, saisissant la balle au bond, eh bien ! tout en la cherchant je ne la trouve pas. Peut-être, aussi, suis-je trop difficile. Pardine ! il ne manque point de filles, dans la contrée, et qui me prendraient, les yeux fermés. D'abord, j'ai la pension de ma croix, et le travail ne me fait pas peur. Chacun sait ça. Mais ce n'est pas un fermier qui me donnerait sa fille. Les marins, voyez-vous, pour les gens de terre, c'est de la drogue, ou à peu près. Moi, je fais mon beurre mieux qu'un autre, et je n'ai pas trop de mal à joindre les deux bouts mais ce n'est pas sans trimer, et dur. Tout seul, j'aurais peut-être déjà des rentes, car je suis économe mais la vieille mère est paralytique, et, pour comble, j'ai une sœur qui ne sert de rien à la maison, ou à peu près, étant tout à fait innocente (NB : En langage bas-normand, innocente veut dire idiote). Dans ces conditions-là, n'est-ce pas ? on n'épouse pas un homme, et je le comprends : la vie serait trop pénible et trop ennuyeuse.

Avec le coup d'œil des généraux habiles qui, sans avoir rien préparé, saisissent le joint et commandent une manœuvre de génie, plutôt par instinct que par science, elle l'interrompit pour dire avec une franchise brutale :

- Ah ! par exemple, voilà ce qui ne m'inquièterait guère !

Roulant à peu près en plaine, maintenant, sur le bout de route qui joint Quettehou à Saint-Vaast, il pouvait, à son gré, laisser flotter les guides. Cette exclamation le fit tressaillir, et, presque malgré lui, il se lança dans l'histoire de sa vie difficile et surtout mal récompensée.

- Si vous saviez, dit-il, si vous saviez !...

- Quoi donc ? dit-elle.

Et voulant se montrer dure, avec préméditation, à l'égard de ce garçon qui, avec une simplicité sans pareille, lui expliquait les mauvais côtés de son existence aventureuse, elle ajouta :

- Croyez-vous que je ne sois pas plus à plaindre que vous ?

Surpris par cette sortie, il répliqua avec une sorte de bonne humeur :

- Pardieu ! je ne vous chante pas misère tout ce que je veux vous dire, c'est que si je rencontrais sur ma route une bonne et jolie fille, il y a cent à parier contre un qu'elle ne voudrait pas de François Hautemanière.

Elle le regarda, au clair de lune, avec beaucoup de douceur, et, lui prenant la main, elle lui demanda, entre haut et bas, et en se rapprochant de lui :

- En avez-vous fait l'expérience ?

Avec une franchise subite, il répondit négativement. Ah ! parbleu ! là-bas, du côté de Jonville, où il habitait, les jolies filles n'étaient pas nombreuses. D'abord, elles se marient toutes, qu'elles n'ont pas vingt ans, histoire d'avoir un homme et de faire des petits. Non, personne ne peut se faire une idée de toute la vermine qui pullule là-dedans. La première chose à faire, c'est de se marier, sans savoir comment on pourra s'y prendre quand la nichée sera venue. Ça, c'est secondaire ! Pour un homme qui, quinze heures et plus sur vingt-quatre, roule et bourlingue à la recherche du poisson, le ménage est nécessaire. Qui ferait la soupe, bon Dieu ! et la flambée dans l'âtre, lorsque après toute une nuit passée dehors, on rentre au logis, dégouttant, du haut en bas, quand le froid n'est pas assez vif pour vous coller, sur la peau, des effets raidis par la gelée. Dans sa maison de Jonville il trouvait cela, la sœur n'étant pas encore assez dépourvue pour ne point savoir disposer et allumer des bourrées. Mais il pensait bien à quelque chose qui devait être meilleur, et qu'il ne suffit pas, pour être heureux, de trouver, en rentrant au port, la soupe sur la table et du feu dans la cheminée.

A ce moment, elle l'interrompit, et, tout crûment, elle lui dit :

- Ce qu'il faudrait, c'est une femme dans le lit, n'est-ce pas ?

Elle avait l'intention de se proposer, de faire un marché, de lui confesser qu'elle était prête à tout, pourvu qu'il lui assurât un abri, pour elle et surtout pour son enfant. Elle n'osa pas et se contenta de lui dire, avec beaucoup de philosophie, qu'on ne fait pas, sur terre, ce qu'on veut et que les marins ne sont pas les seuls à connaître les temps difficiles.

Intérieurement, elle se faisait cette réflexion que malgré la position relativement aisée de Hautemanière, on devait, en effet, y regarder à deux fois avant de pénétrer chez lui, quand la maison était occupée par une vieille femme infirme et une jeunesse sans raison.

Soudain le petit, aux cahots de la voiture sur la route pierreuse, se réveilla à demi et demanda à boire.

Hautemanière, dans une sorte de petit coffre ajusté en dehors de la voiture à portée de la main du conducteur, prit une bouteille emportée en prévision des besoins de la route, par les chaleurs accablantes de l'été. C'était de l'eau mêlée à une certaine quantité d'eau-de-vie. Mais dans les champs et surtout au bord de la mer, on n'y regarde pas de si près, et le pêcheur passa la bouteille à Geneviève, après en avoir enlevé le bouchon avec ses dents. Celle-ci plaça le goulot entre les lèvres du petit qui avala deux ou trois gorgées, demanda a s'étendre sur ia paille, tout de son long, dans le fond de la voiture, bâilla et se rendormit.

Sur le banc, Geneviève et Hautemanière se retrouvèrent seuls l'un près de l'autre par cette belle nuit pleine de parfums et d'excitations.

Il est des heures, dans la vie, où l'influence extérieure s'exerce, incontestablement, sur les natures les moins poétiques, les moins sensibles et les moins nerveuses.

Ce rude pêcheur et cette fille sans morale avaient, bien probablement jusqu'alors, échappé à cette influence, qui ne saurait être, en tout cas, qu'un accident dans l'existence des gens qui luttent pour le pain quotidien et des gens dissolus.

Pour lui, jusqu'à ce jour, il en avait vu de dures. Patron de pêche, sur cette côte dangereuse où chaque vague cache un récif, et où chaque récif cache un péril, il sortait depuis des années, par tous les temps, à moins que le vent, tout à fait contraire, ne le retînt dans l'anse abritée de Réville, en soufflant assez fort pour l'empêcher de mettre le cap au large. Autrement, il trainait ses lignes et ses filets, suivant les exigences de la saison, le long de la côte, depuis Barfleur jusqu'à Saint-Vaast, et même plus loin, par calme ou par tempête.

Comment ces hommes résistent-ils? C'est ce que l'on se demande, mouillés qu'ils sont constamment, jusqu'aux os, par la mer et par le ciel, par l'eau douce et par l'eau salée, ballottés sur les vagues déchirées par le vent, sans rien voir autour d'eux que le feu des phares, la plupart du temps encore cachés sous les embruns. L'homme n'est, nulle part, plus grand que là, seul, ou presque seul, à lutter, dans le gouffre, contre la tempête qui s'acharne. C'est presque toujours dans la nuit lugubre, quand les éléments déchaînés hurlent comme des milliers de bêtes fauves, qu'il lui faut gagner le pain du lendemain, pour lui et pour les siens ; et l'on comprend que ces natures de fer, trempées dans le péril constant, soient à peu près rebelles à toutes ces sensations raffinées, qui surprennent la jeunesse et même l'âge mûr, le plus souvent favorisées, sinon enfantées, par le désœuvrement, ou par les loisirs et les curiosités maladives d'une vie monotone et inoccupée.

Jusqu'alors, François Hautemanière n'avait rien subi de pareil. Pour lui, comme pour la plupart de ceux que la vie matérielle accable, sous son fardeau de fatigues sans cesse renouvelées, l'amour n'était qu'un mot, plutôt brutal qu'idéal ; peut-être même ne le connaissait-il que bien à peine.

Le dimanche, après la messe, lorsque les assistants sortaient de l'église de Réville, haut perchée sur le sommet du talus qui lui sert de cimetière, et où les tombes sont étagées comme sur des gradins, il faisait comme bien d'autres, restant en bas des escaliers rapides qui conduisent au portail ou aux portes latérales, pour voir les filles dont les jupes, quand il ventait, se relevaient jusqu'au-dessus des mollets, ou bien, se collant le long du corps, en dessinaient ou plutôt en moulaient toutes les formes.

Comme d'autres, il jetait son mot dans la bagarre, et quelques-unes des plus hardies rougissaient souvent sous son regard. Mais, l'heure passée, il n'y pensait plus. Est-ce qu'on a le temps de songer aux filles, quand le flot monte, soulevant, à mesure, les barques de pêche chavirées, et qui se mettent aussitôt a sauter et à bondir, comme un cheval ardent qui sort de l'écurie, lorsqu'il vente bonne brise, et que, dans la mer qui moutonne et se déverse sur les rocs de l'anse, le poisson s'avance avec le flux ?

Cependant, le voisinage de cette belle créature l'étonnait. Pour sûr, il n'en connaissait point qui pût lui être comparée, avec sa figure hardie, à demi cachée sous les larges bandeaux de ses cheveux épais ! Comme elle-même s'était laissé prendre, jadis, aux bonnes odeurs de son amant, il lui semblait qu'elle était parfumée, et, comme malgré lui, penchait la tête de son côté, désireux de la voir se rapprocher un peu, et peut-être de lire, dans son regard, autre chose que de l’indifférence.

Quant à elle, un sentiment à peu près semblable l'agitait, et c'était là, en quelque sorte, la cause de son apparente brusquerie. Ce solide et beau garçon, sans la séduire encore, l’intéressait et l'intimidait tout à la fois. Elle n'avait jamais vu son pareil parmi les matelots auxquels, jadis, elle servait à boire, ni même parmi les commensaux nombreux de la table de Coutances, qui la considéraient avec convoitise et s'ingéniaient à qui lui glisserait à l'oreille les choses les plus épicées. De plus, avisée comme toutes les femmes, même les moins intelligentes, elle se rendait compte, déjà, de son influence, peut-être de sa domination naissante, ou tout au moins de la préoccupation dont elle était visiblement la cause.

Mentalement, elle rêvait quelque chose comme une existence plus calme et plus sûre dans une situation médiocre, mais honnête. Un mouvement de l'enfant, dans le fond de la voiture, brusquement la rappelait à la réalité, et elle se penchait en arrière, allongeant le bras, pour bien voir qu'il était là, résolue, d’avance, à l'entrainer partout avec elle, à l’imposer même, comme condition formelle, si le hasard voulait qu'elle pût plaire encore et qu'elle entrevît la possibilité d'une existence plus régulière et plus posée. Et, en fin de compte, avec sa morale facile, elle se disait qu'un homme qui veut prendre femme n'a pas le droit d'être méticuleux, quand il apporte, dans le ménage, une sœur idiote et une mère paralysée.

Elle pensait cela, comme si Hautemanière eût prononcé la moindre parole qui pût l'autoriser à envisager quelque chose de pareil.

En ce moment, les premières maisons de Saint-Vaast se montrèrent, éclairées par la lune, puis, bientôt, toute la rue droite et profonde qui s'allonge entre ses deux rangées de constructions basses.

C'était là le terme de son voyage, voyage sans but bien précis, et qui n'en pouvait avoir d'autre que cette auberge d'où elle s'était enfouie, depuis dix ans, et où on lui ferait peut-être l'aumône d'un lit et d'un morceau de pain.

Un nuage, à cette pensée, passa sur son front, et quand Hautemanière lui demanda :

- Où voulez-vous que je vous descende ?

Elle répondit comme malgré elle, presque inconsciemment :

- Peu m'importe ! Où vous voudrez.

Il crut, sans doute, qu'étant à peu près étrangère, peu lui importait, en effet, de descendre là où ailleurs, et il se mit à lui vanter les avantages d'une auberge qu'il connaissait, sur le port, tenue par de braves gens, et dont les prix étaient raisonnables.

Raisonnables ou exagérés, qu'est-ce que cela pouvait bien lui faire ? Et cette idée d'être prise pour une richarde par ce garçon qui venait presque de la ramasser sur la route, en compagnie du vieux Lalisel, lui parut si bizarre qu'elle ne répondit pas, tout d'abord. Mais comme il renouvelait sa question, avec insistance, elle le remercia, d'un signe de tête et le pria de la laisser à l'entrée de la ville, avec son enfant. Il n'était pas bien tard encore, et elle chercherait.

- Comment, s'écria-t-il, vous chercherez ; mais je connais toutes les portes, et j'arrêterai à celle que vous désignerez.

Alors brièvement, elle lui confessa qu'elle était sans asile et qu'elle n'avait pour tout espoir que le cabaret où elle avait été servante, et où l’on ne lui refuserait peut-être pas une soupente pour quelques nuits, en attendant qu'elle trouvât de quoi s'occuper pour en nourrir deux.

Il n'en revenait pas. Cette jeune femme, cette mère, seule sur le pavé d'une ville avec son enfant, sans autre abri que le ciel, cela lui parut énorme ! Dans ces cas-là, on n'a guère que la ressource de s'offrir au premier venu, dans un port de mer, surtout, où l'on n'a pas besoin de chercher longtemps. Le rouge lui en monta au visage, et cet honnête garçon eut, instantanément, une mauvaise pensée. Après tout, pourquoi pas autant lui qu'un autre? Est-ce qu'il y a crime, par hasard, à s'approprier une fortune qui est à tous, puisqu'elle n'est à personne ?

Et, délibérément, il se rapprocha, avec toute sa désinvolture de marin galant, passa un bras autour de sa taille et voulut lui décocher, à l'oreille, un de ces compliments grossiers qui sont la monnaie de la galanterie marine mais il s'embarrassa, bredouilla, et finalement l'embrassa, moitié sur la joue, moitié sur ses beaux cheveux, qui sentaient si bon, et à travers lesquels il se mit a passer ses doigts solides et calleux, qui devaient lui gratter la peau comme du papier de verre.

Froide comme un marbre, elle laissait faire et ne le regardait même pas, devinant très bien où il en voulait venir. Seulement, comme elle pensa à son enfant, couché dans le fond, une sorte de remords la prit, et repoussant le bras de Hautemanière, en même temps qu'elle éloignait son visage, elle regarda celui-ci d'un air suppliant et, tout simplement, elle lui dit :

- Pas ici ! pas ici ! Vous devez bien savoir que cela ne se peut pas, monsieur Hautemanière.

Elle prononça son nom d'une voix si douce qu'il en tressaillit. Décidément, elle parlait comme une musique. Il n'était pas habitué à s'entendre appeler de la sorte, et cela l'intimidait. Il y avait en elle quelque chose qui n'était pas naturel. Jamais il n'avait entendu les filles de Jonville s'exprimer avec autant d'aisance, et même de discrétion. Lalisel lui avait bien dit qu'elle n'était pas riche, au contraire mais il se trouvait surpris de ces grandes manières qu'on n'apprend d'ordinaire ni dans les champs, ni sur le rivage, quand on est obligé de vivre du sol ou de l'Océan.

Plus il la regardait, plus il la trouvait belle, si belle que, de nouveau, elle lui imposa. En outre, malgré les aspérités de sa nature, il comprit ce qu'elle venait de lui dire, en lui montrant, du geste, son enfant qui dormait.

Et pourtant, le baiser qu'il venait de prendre, par surprise, le tourmentait. Il savait bien qu'elle venait de le recevoir sans faire un mouvement, très froide, c'est vrai, mais aussi très résignée, sans encouragement, mais aussi sans résistance. Non, ce n'était pas ainsi qu'il la voulait. Il sentait qu'il avait maintenant, dans la tête, son image ineffaçable, et qu'il en rêverait, mais tant pis ! Et il se demandait comment quelques instants avaient suffi pour lui causer une impression pareille. Enfin, très embarrassé lui-même, et comme craignant l'explosion de sa colère, tout en gardant sa main droite dans la sienne, il lui dit très doucement :

- Est-ce que vous m'en voulez ?

Ce fut à son tour d'être surprise, et elle le regarda d'un air interrogateur, devant cette hésitation dont le sens lui échappait encore.

Écoutez, lui dit-il, et pardonnez-moi une minute d'oubli. Je sais maintenant ce qu'il faut faire, et j'aurais dû le savoir d'abord. Voulez-vous vous laisser conduire ? Nous voici dans la ville, et je me charge de vous trouver un asile. Je vous dirais bien : Venez avec moi jusqu'à Réville, mais vous y seriez trop en vue, et l'on ne manquerait pas de jaser et de dire des bêtises. C'est ici que vous resterez jusqu'à nouvel ordre, et peut-être trouverez-vous à vous occuper et à gagner votre vie. En tout cas, ce que je vous demande, c'est de ne pas m'oublier, et, si vous avez besoin de moi, puisque vous êtes du pays, de pousser jusque là-bas, au village de Jonville, de l'autre côté du pont de Saire. Le premier venu vous indiquera la maison des Hautemanière, et si je n'y suis pas, vous m'attendrez.

Il débita tout cela avec une volubilité extrême, essuyant avec un mouchoir à carreaux la sueur qui perlait sur son front.

Pendant ce temps, le bidet trottait toujours, et l'on arrivait sur le port, devant une auberge qui portait pour enseigne : Au fort de la Hougue, rendez-vous des pêcheurs, et qui se trouvait au fond d'une cour oblongue et assez encombrée.

Hautemanière descendit et s'informa, près des hôtes qui le connaissaient, s'il y avait place, dans la cambuse, pour une voyageuse et pour son enfant, une parente à lui, qui demeurerait là quelques jours.

Sur réponse affirmative, il aida Geneviève à descendre et ce fut lui aussi qui, dans son lit de paille, alla chercher l'enfant, qu'il saisit dans ses bras vigoureux et porta dans la salle basse où le feu le réveilla.

Alors, il fit servir un morceau sous le pouce, histoire de ne pas s'endormir l'estomac vide, régla la dépense en disant qu'il se chargeait du reste, et, dans les mains du petit, glissa une pièce blanche, en prévision des besoins les plus pressants.

Et comme le tard se faisait, et qu'il était temps de partir, il souhaita le bonsoir.

Geneviève, jusqu'au quai tout baigné de lumière, le reconduisit, confuse en apparence et se dépensant en expressions de gratitude qui n'en finissaient plus.

Là, ce fut elle qui lui prit, dans les deux siennes, la main que longuement elle pressa contre les rondeurs de sa poitrine. Enfin, elle tendit la joue, et comme il se penchait pour l'embrasser, adroitement, elle se détourna, et ce furent ses lèvres que rencontrèrent les lèvres de Hautemanière.

Quelques instants après, sur le bout de route qui conduit de Saint-Vaast à Réville, il galopait à la grande allure de son cheval.

Dans la mer qui se retirait à peine, éclatante sous les rayons de la lune; dans le ciel où les étoiles, pâlies par la grande clarté, ne montraient qu'une lueur indécise; sur les côteaux qui s'enlevaient à gauche sur le fond plus sombre des herbages, et où la tour de la Pernelle semblait monter la garde, partout une image se dressait à ses yeux, et il se plaisait a répéter un nom, le nom de Geneviève.

Arrivé au pont de Saire, son cheval, effrayé par le bruit de l'eau contre les culées, fit un écart; il lui cingla les reins d'un vigoureux coup de fouet ,et repartit de plus belle sans se soucier du Moine de Saire, qui rôde toujours dans ces parages, pour entrainer les passants attardés.

Il avait, dans le cœur, un grand contentement, dont il ne cherchait pas même à se rendre compte, et se trouvait plein de mansuétude à l'égard des filles déchues. Au bout du compte, ce n'est pas un si grand crime de faire un enfant, et la honte est plutôt pour celles qui les tuent après ou les jettent dans les tours. Celle-ci en avait un, c'est vrai, un enfant sans père, et cela changeait considérablement les affaires. Ce qu'il y avait de sûr, c'est qu'elle l'aimait, et de la bonne manière! C'est cela un bon signe, ou bien il ne s'y connaissait pas! Et puis, il voyait aussi une foule d'autres choses: sa beauté, par exemple, sa taille si souple et sa poitrine si ronde, sans compter ses cheveux dont le parfum le grisait encore, et ces lèvres que le hasarda croyait-il, venait de placer sous les siennes !

Et pendant que Hautemanière, l'esprit ainsi bouleversé, s'en allait sur la route solitaire, dans la chambre de l'auberge, Geneviève Folliot, mollement couchée près de son enfant, dans de bons draps blancs qui sentaient la lessive, faisait aussi son rêve, ou plutôt cherchait à combiner pour l'avenir, et, de temps en temps, comme le pêcheur, une heure auparavant, elle répétait:

- Autant lui qu'un autre.

Et mentalement elle ajoutait :

- Et même mieux !

Car, tout en calculant, elle le trouvait beau garçon, bâti comme un hercule et doux comme un enfant. Et ces hommes-la n'ont point leurs pareils, pour faire ce qu'on veut qu’ils fassent, et pour être menés par le bout du nez.

Chapitre suivant >

Résumé

Les Hautemanière, par Charles Canivet, 1885

Auteur

Ouvrage

Lien

Gallica