Les Hautemaniere 2/21

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Le lendemain, lorsque Geneviève ouvrit les yeux, le soleil était déjà haut dans le ciel.

Le petit, assis sur son lit de dolures, s'amusait à en friser quelques-unes sur ses doigts et à les fixer derrière ses oreilles, jacassant comme une pie, sans s'arrêter, ou comme les hirondelles des bois qui déjà se poursuivaient au-dessus des feuillées, montant dans l'air, si haut, si haut, qu'on ne les voyait presque plus.

Dehors, le vieux Lalisel était a l'ouvrage, en chemise et tête nue. Il en avait tant vu, que les ardeurs de la canicule et les gelées de l'hiver ne l'inquiétaient guère, et qu'il achevait sa route, comme il l'avait commencée, insouciant et marchant droit.

Elle passa la tête seulement à travers la porte entr'ouverte et lui souhaita le bonjour.

Dans cette clarté matinale, la figure du vieux sabotier lui parut plus souriante, et cela l'enhardit.

Elle s'excusa, ce qu'elle avait oublié de faire la veille, d'être ainsi venue prendre sa place dans la masure et de l'avoir contraint de coucher à la belle étoile. Et comme il la regardait, émerveillé de cette tête belle et hardie qui semblait jeter sur les murs lézardés de la cabane son chaud rayonnement, elle lui demanda s'il ne connaissait point, dans les environs, quelque fontaine d'eau claire ou quelque source vive ou elle pourrait réparer les dommages de la route et aussi de la nuit.

A deux cents mètres, dans le fond du val, un ruisselet roulait sur un lit de gravier, avec ce bruit continu qui est bien la plus adorable musique des champs, dans la fraîcheur de l'ombre et du silence.

C'est là que toute la gent emplumée du pays qui, dans la saison chaude, peuple cette partie de la campagne normande, vient faire sa toilette matinale, pépiant et piaulant à qui mieux mieux, trempant dans l'eau courante le bout des ailes et buvant l'eau fraîche, le bec en l'air et la gorge gonflée.

Quand Geneviève parut, ce fut un envolement bruyant, un éparpillement sans fin, et du fond des branches ou les peureux s'étaient réfugiés, ils s'entendaient pour en dire à l'intruse de toutes les couleurs.

Il faut reconnaître qu'elle n'y prenait pas garde. Assise au bord du ruisseau, les jambes pendantes, elle se mit à barboter dans l'eau fraîche, heureuse de sentir courir sur sa peau, hâlée par la longueur et les ardeurs de la route, cette rosée presque glaciale. Elle s'en pâmait d'aise, si bien que, retroussant ses jupons et les retenant entre ses jambes serrées, elle se mit à l'eau, se baissant, prenant l'eau dans le creux de ses deux mains réunies, et dans cette vasque improvisée, plongea son visage à plusieurs reprises, aspirant même l'onde a pleine bouche et la tête renversée en arrière, elle la laissait pénétrer jusqu'au fond du gosier et se jouait d'entendre le gazouillement qu'elle produisait en la repoussant.

Sous ce jeu prolongé, sa nature sensuelle se devinait tout entière. Le léger remous de l'eau courante sur ses mollets l'enivrait.

Les fatigues de l'étape et les soucis forcés du lendemain semblaient fondre, de compagnie, dans un instant d'insouciance et de bien-être. Les sinistres présages s'évanouissaient; elle n'y songeait plus. En pensant même aux choses dures que le vieux ne lui avait pas ménagées dans ses discours, elle se disait que l'on ne peut pas plus empêcher les vieillards de radoter que les poules de pondre, et qu'elle n'avait pas à redouter la misère pour elle et pour son enfant, si le ruisseau du val n'était pas trompeur, et si elle s'était bien vue, dans l'onde claire qu'elle venait d'agiter avec tant de plaisir.

Et comme, dans l'esprit de toutes les filles insouciantes et amoureuses, il y a toujours un fond de poésie, elle comparait sa propre vie au cours de ce ruisselet si charmant qui, à moins de cent mètres peut-être, roulait sur quelque fond fangeux, mais qui se retrouvait, un peu plus loin, serpentant sous bois ou à travers les prairies, sans garder, dans ses petites vagues, la moindre parcelle de la fange oubliée.

Une circonstance terrible, un malheur irréparable venait de la frapper dans son apathie de fille pour qui, jusqu'alors, le lendemain n'avait pas compté. Il y avait dix ans, presque jour pour jour, qu'elle avait quitté le pays natal, pour s'en aller, du côté de Coutances, à la suite de quelqu'un qui lui avait dit qu'il la trouvait belle et que sa place n'était pas là, dans une auberge, au milieu des matelots de tous les pays, qui se moquaient d'elle et la trouvaient jolie quand ils avaient trop bu.

Son roman, sans péripéties graves jusqu'à la conclusion, et qui tenait dans l'espace de quelques années monotones, était, en somme, assez vulgaire; roman de tant de filles crédules et ardentes que la curiosité provoque, que des promesses séduisent et que l'habitude retient.

Elle n'avait pas vingt ans quand ce rentier désœuvré, du double plus vieux qu'elle, l'avait presque enlevée. Il l'avait aperçue, pour la première fois, dans cette auberge de Saint-Vaast, lieu de ses débuts dans la vie. Elle se souvenait de cela comme si c'était d'hier. Debout dans la salle commune de l'auberge, elle rinçait des verres et des tasses, dans un large et profond vase de terre en forme de tronc de cône renverse, où elle plongeait de temps en temps ses bras nus, jusqu'au-dessus du coude.

Le séducteur, dans un coin, sirotait une demi-tasse, en fumant un cigare, et la regardait fixement, d'une façon gênante, si gênante qu'elle en rougissait, quoique, au fond, elle n'en fût pas fâchée.

Il était bien mis, auprès des matelots grossiers qu'elle servait tous les jours, avec du linge très blanc, et, sur le plastron de la chemise, deux boutons en or, réunis par une chaînette, et qui reluisaient dans l'obscurité de la salle basse.

Ce n'était pas, du reste, la première fois qu'elle le voyait. Quand elle sortait, presque toujours elle le sentait derrière elle ; elle se rappelait même qu'un jour elle l'avait envoyé promener, parce que d'une voix que l'émotion rendait tremblante, même embarrassée, il osait lui dire qu'elle était jolie.

Une autre fois, comme elle venait de se baigner derrière le fort désarmé de la Hougue, dans la baie de Morsalines, à une heure très matinale, ou les chemins et le rivage sont solitaires, elle l'avait aperçu, à demi caché derrière un talus du fort, en contemplation devant elle, pendant qu'elle se rhabillait, sous les chauds rayons du soleil levant.

Maintenant, il venait là tous les jours dans une auberge qui n'était point sa place et n'était pas de son rang, dépaysé, au milieu d'une clientèle presque toujours grossière, et cela, pour le plaisir de la voir.

Parfois, quoique timidement encore, pendant qu'elle lui versait sa demi-tasse, une main posée sur la hanche, et l'autre tenant la cafetière inclinée, d'où s'échappait le filet de liqueur brune fumante, il prenait des hardiesses, de ces hardiesses qui n'effraient point les filles des champs, mais qui se renouvellent, s'accentuent et en provoquent d'autres.

Son premier mouvement fut d'éclater de rire; puis, à la réflexion, elle se mit à l'écouter avec une certaine complaisance.

D'abord, il n'était point mal de sa personne. A quarante ans un homme n'est pas vieux, et l'on voit des filles qui les préfèrent aux conscrits.

Celui-ci payait sans marchander, et ne s'en allait jamais sans lui laisser un large pourboire.

Et quand elle se trouvait seule avec lui, dans la salle commune, l'aubergiste hargneuse ayant tourné momentanément les talons, il lui disait qu'elle avait des yeux sans pareils, faits pour la perdition des amoureux, des cheveux superbes, et qu'il ne connaissait pas de fille au monde qui pût lui être comparée.

Intérieurement elle jubilait, mais sans se laisser prendre, car elle était maligne; et quand elle savait qu'il devait venir, elle avait bien soin de mettre un peu plus de coquetterie dans ses atours. Elle retroussait sa jupe un tantinet plus haut, pour laisser voir le bas mieux tiré sur sa jambe ronde et vigoureuse, et donnait à son corsage un peu plus d'échancrure.

Par instinct, elle savait comment prendre les amoureux, montrant très peu, pour faire désirer davantage, et mettant des réticences dans ses coquetteries, comme les demoiselles de la ville en mettent dans leur langage, quand elles ne demandent pas mieux au fond que de se laisser convaincre.

Un jour il lui proposa de l'emmener, libre, indépendant qu'il était et sans souci du monde. Elle serait, chez lui, maîtresse, sous des conditions faciles, et servie à souhait, elle qui servait les autres, à moins qu'elle ne préférât faire tout par elle-même dans la maison. La vie ne serait point malheureuse il était riche, largement pour deux, et même plus. La première fois qu'il l'avait aperçue, il avait été pris, et sentait que maintenant il ne lui serait plus possible de vivre sans elle. Son plan était fait, à moins qu'elle n'y mit obstacle il l'emmènerait dans son pays, une vingtaine de lieues, tout au plus, que l'on ferait ensemble et par les voies les plus rapides. Après quoi, le logis était à elle, ainsi que le maître, sans que personne osât élever la voix, il en répondait, pour protester contre son avènement.

Il ne lui point de compliments fades ni de déclarations ampoulées. Il n'était pas plus romanesque qu'elle n'était sentimentale. Le point important c'est qu'il la voulait, et que pour la posséder il était prêt à tous les sacrifices. Son bonheur à lui et son avenir à elle dépendaient du mot qu'elle prononcerait. Généreusement, il lui laissait quarante-huit heures pour réfléchir, et, le surlendemain, il viendrait chercher la réponse.

Il eût pu venir la chercher le soir même.

Dans cette tête de jeune fille dont aucun enseignement n'avait modifié les désirs et les convoitises, la lutte ne pouvait être longue entre le devoir qu'elle ne connaissait pas, même de nom, et la perspective d'un rêve dont la réalisation dépendait d'elle seule. Après tout, que risquait-elle ? Rien. L'unique avenir qui lui appartenait de droit n'était pas engageant, et quoique de nature vulgaire, elle avait eu quelquefois des répugnances. Ce n'était pas drôle assurément, de travailler, à cœur de jour, comme une négresse pour une pistole et demie par mois, et de verser à boire, le soir venu, à des matelots avinés, allumés par des libations copieuses, qui l'arrêtaient de force au passage, et prenaient plaisir à lui souffler, dans le nez, leur haleine pleine de tabac, de cidre et d'eau-de-vie !

L'autre avait pour lui le prestige de l'élégance. Elle avait même remarqué qu'il était couvert de bonnes odeurs qui demeuraient longtemps après son départ, dans la lourde atmosphère de l'auberge.

Ces odeurs la grisaient. Elle eût voulu en être chargée aussi, des pieds à la tête, histoire de faire retourner le monde sur son passage, et elle s'imaginait que toutes les filles en crèveraient de jalousie.

A l'idée d'avoir à foison de ces parfums-là, pour en humecter son linge et en inonder sa chevelure, ses narines se dilataient. Pour s'en arroser à l'instant même, elle eût fait des bassesses. L'odeur acre de l'auberge, ou se mêlaient le tabac, le cidre et les liqueurs, lui donnait des nausées, et, l'imagination aidant, cette robuste fille eut aussitôt des délicatesses de petite maîtresse.

Quand vint le soir et que l'auberge se remplit du tumulte habituel, des éclats de voix des marins en goguette et du choc des verres ; quand elle se trouva comme d'habitude, au milieu de cette atmosphère de tabagie où, à travers la fumée condensée des pipes, les chandelles allumées semblaient scintiller comme des torches dans le brouillard, elle se demanda comment elle avait fait pour vivre, jusqu'alors, dans cette puanteur et dans cette ignominie.

Pour la première fois de sa vie, elle fut distraite, et l'aubergiste qui, comme de coutume, sur te tard, avait un fort coup dans la tête, la traita à plusieurs reprises comme la dernière des dernières.

Toutes ces avanies, elle les méritait ; mais cela lui était bien égal ! Chaque pas de l'aiguille, sur le cadran de l'horloge, abrégeait son supplice d'autant. Elle n'avait plus l'ombre d'une hésitation, et, mentalement, elle enveloppait tout ce tas d'ivrognes, dans un mépris extrêmement profond, en songeant que sa fortune inespérée allait la mettre au-dessus de cette vermine, tellement au-dessus, que déjà ses injures ne l'atteignaient même plus.

Oui, il y avait dix ans de cela, dix longues années, brèves pour elle comme les jours de bonheur et d'insouciance, et, comme un oiseau vagabond se traine, avec un plomb dans l'aile, vers l'endroit où fut son nid, elle revenait à son point de départ, ayant pour toute fortune, un enfant qu'elle aimait d'une passion fougueuse. Sa vie n'avait point été, pour cela, accidentée, bien au contraire. Dans ces dix années d'un calme parfait, elle ne comptait pas un déboire. Elle n'avait à regretter que son imprévoyance dont les conséquences étaient terribles.

L'homme qu'elle avait suivi n'aurait pu lui reprocher la moindre faute. Elle l'aimait, comme elle pouvait aimer et comme il n'en demandait pas davantage, elle avait toutes les raisons de croire qu'elle ne lui en devait point d'autres. Un an après la conclusion de cette liaison, où l'un apportait ses désirs et l'autre son obéissance, elle avait mis au monde un enfant, celui-là même qui se roulait, à cette heure, sur son lit de dolures, dans la cabane du vieux Lalisel.

Ce fut un changement dans la maison, mais dont nul ne se plaignit. Dans cet intérieur calme le nouveau venu prit aussitôt une grande place mais il ne vint pas à l'idée de la mère de le faire reconnaître. Dans cette existence nouvelle, elle gardait l'insouciance de ses premières années. L'irrégularité d'une situation qui occupait les langues désœuvrées de la ville l’inquiétait fort peu ou ne l'inquiétait pas. Elle ne songeait pas plus à se faire épouser, que l'autre ne songeait à lui donner son nom. Seulement, l'enfant l'empêcha de faire des sottises.

Momentanément, elle sentit se fondre, dans l'amour maternel, ses instincts de courtisane et ses penchants naturels pour le dévergondage, et pendant quelques années, dans cette maison où, de toutes les façons, elle était maîtresse, elle se fit l'humble servante de son enfant et de son amant.

Celui-ci, qui, grâce à une fortune indépendante, se moquait de tout et du reste, n'était pas fâché de faire voir qu'une aussi belle fille lui appartenait. A de certains jours de l'année, des amis, tous garçons, acceptaient de s'asseoir à sa table, et les plaisanteries roulaient, à n'en plus finir, au dessert, quand la convoitise brillait dans les regards allumés des convives, et que les plus audacieux la provoquaient, quand elle passait derrière eux, à table, versant à boire, et mêlant son mot à la conversation de plus en plus animée.

La liaison était devenue affaire d'habitude, cependant et rien de plus raison suffisante pour que rien ne pût la rompre.

Peu à peu, même, la famille qui s'était éloignée, en se voilant les yeux, confuse, presque scandalisée, la famille était revenue. A jour fixe, le célibataire la recevait, et nul ne trouvait extraordinaire de prendre place à la table où Geneviève occupait la chaise d'honneur.

Bien mieux, on lui faisait des avances, on apportait des douceurs au petit. On l'enjôlait ainsi et on l'endormait, au point qu'elle se montrait reconnaissante et qu'elle se mettait en quatre pour être agréable à tout le monde. Elle était très heureuse de cette considération qu'on lui témoignait; elle s'en trouvait relevée dans sa propre estime et faisait, avec une grande bonhomie, ce qu'elle croyait être les honneurs de son chez soi.

Pour se faire épouser, elle n'eût eu cependant, qu'un mot a dire; mais elle n'y pensait pas. Le présent, pour elle, c'était toujours, et elle ne voyait point la fin de cette existence tranquille où toutes ses ardeurs d'autrefois s'étaient éteintes, ou du moins assoupies, et où les provocations les plus crues ne lui donnaient même plus un désir.

Un coup de foudre l'arracha à cette quiétude, brutalement.

Un jour d'anniversaire, après dix ans de vie commune, que la famille, toujours à la piste de l'héritage, était réunie à table, flattant le parent qu'elle maudissait intérieurement, portant la santé de l'intruse et caressant l'enfant qui passait de main en main, et sur la fraîcheur et la beauté duquel on s'extasiait, à tour de rôle, l'amant tomba comme une masse, foudroyé par l'apoplexie.

Elle seule se jeta sur lui, éplorée, cherchant un regard, attendant une parole.

Les autres s'étaient précipités dans la maison, qui fermant les portes à double tour, qui songeant à se mettre en quête du juge de paix et du commissaire pour faire apposer les scellés.

Toutes se retournèrent contre elle, aboyant comme une meute affamée. Dans la demeure qui avait été la sienne, pendant dix ans, elle fut gardée à vue, chacun de ses pas fut suivi, chacun de ses gestes épié, et quand. on eut, ce qui no fut pas long, la certitude qu'il n'y avait point de testament, on lui montra la porte, on la poussa presque, pour qu'eue s'en allât plus vite, et on lui jeta, comme à une malheureuse, ses hardes et celles de son enfant. Quant aux quelques bijoux de peu de valeur, qui étaient à elle, on les mit à la masse pour augmenter la part de chacun.

Ces braves gens, que la crainte d'être frustrés talonnait depuis longtemps, se montrèrent impitoyables et se vengèrent de leur humilité passée.

On ne lui laissa pas même le droit d'approcher le mort, comme si l’on eût craint quelque chose, on ne savait pas quoi mais on tenait l'héritage et il ne fallait point le compromettre.

De plus, elle savait où se trouvait l'argent, et bien qu'on eût enlevé les clefs de tous les meubles, pour les mettre en lieu sûr, on ignorait ce qui pouvait arriver. Est-ce qu'on prend jamais trop do précautions pour dépister les coquines ?

Dans toute la bande des cousins et des cousines qui jadis la courtisaient et lui apportaient des bouquets le jour de sa fête, l'embrassant sur les deux joues, à la mode du pays, avec une hypocrisie dont le sens lui échappait, ce fut à qui serait le plus barbare. On s'essuya les lèvres avec affectation, et les joues, comme pour effacer la trace des baisers donnés et rendus; et lorsque, le surlendemain, elle se montra à la cérémonie funèbre, les yeux rouges, gonflés par les larmes, et conduisant, avec elle, par la main, l'enfant du défunt, on lui fit entendre que sa présence était déplacée, elle dut passer à la queue du cortège, et l'on se retournait encore pour la regarder d'un air farouche, d'un air qui voulait dire qu'on n'aurait jamais soupçonné tant d'audace, et qu'il n'y avait que ces filles de rien pour être sans vergogne.

Elle eut alors la sensation complète du vide qui se faisait autour d'elle, et elle vit passer, comme dans un rêve, les conséquences de la faute commise. Tout ce monde qui pleurait derrière le cercueil, et qui, sans scrupules et sans remords, venait de les dépouiller pour jamais, elle et son entant, lui apparut comme la chose la plus monstrueuse, comme une bande de fauves qui l'avaient circonvenue, épiée, endormie, pour l'étrangler et lui manger le cœur. Dans un coin écarté du cimetière, d'où, sans être vue, elle pouvait contempler toute cette hypocrisie, au lieu de prier, elle accabla d'injures la mémoire de cet imbécile qui aurait dû tout prévoir et qui, dans cette vie calme et repue de dix années, qu'elle lui avait faite, avec toute son abnégation et toutes ses complaisances de fille ignorante et dissolue, n'avait pas pensé qu'il pouvait partir et la laisser sans ressources et sans les moindres moyens d'existence.

En ce moment, elle accabla mentalement sa mémoire de toutes les malédictions, se dit que le meilleur des hommes ne vaut pas grand'chose, et leur jura, à tous, une haine éternelle.

Seule, cela lui eût été bien égal ! Il y avait beaux jours qu'elle en avait assez, et belles années qu'elle aurait cherché ailleurs, - si l'enfant n'était pas survenu, - quelque chose qui lui manquait dans cette maison toute bourgeoise, où tout était réglé comme dans une caserne, et où le sultan de l'endroit lui jetait le mouchoir à jour fixes, et sonnait l'heure de l'amour comme on sonne l'heure de la soupe, pour les soldats.

L'auberge de Saint-Vaast avec son atmosphère enfumée et son acre odeur de boissons, lui revint alors en mémoire.

Chassée comme une lépreuse par ces héritiers qui n'avaient même pas la générosité du triomphe, où irait-elle, sinon là, reprendre sa vie déréglée peut-être, mais sûre, et où elle se promettait de faire valoir sa beauté plantureuse, et de mettre à profit la rude expérience qu'elle venait d'acquérir ?

Tout en se contemplant dans le limpide ruisseau du val, avec ce fond d'insouciance des filles faciles, qui sont faites pour vivre au jour le jour, comme les oiseaux, elle se rappelait la longue et pénible route qu'elle venait d'accomplir, et comparait les quelques journées qui se succédaient sans transition, à un bonheur calme si brusquement tranché et elle songeait aussi à la vie nouvelle faite à ce pauvre enfant qui n'était pour rien dans ce que les autres appelaient son abjection, à présent qu'ils n'avaient plus besoin de l'enjôler et de la circonvenir.

Dans cette douzaine de collatéraux qui jadis la courtisaient, il s'en était trouvé un seul pour proposer de se charger de l'enfant; mais elle avait reçu la proposition de telle sorte qu'il avait jugé bon de n'y pas revenir.

Il y avait de cela huit jours, une semaine. Il n'en faut pas davantage pour bouleverser les choses qui semblent le mieux assises et, au milieu d'une vie heureuse, tranquille, et qu'elle croyait à jamais assurée, sans avoir même un instant songé à l'irrégularité d'une situation qui ne l'avait jamais préoccupée, une catastrophe l'anéantissait; elle se retrouvait seule comme devant, avec cette circonstance aggravante et terrible qu'elle n'avait plus charge seulement d'elle-même, mais que son enfant la condamnait à trouver du pain, n'importe comme, lui qui n'était pas d'âge à comprendre le changement subit qui venait de se produire.

Sa pensée, ramenée vers lui, redevint plus sombre. Instinctivement, elle eut une idée de cruauté bestiale, et pensa que, puisque les bêtes des bois nourrissent leurs petits, il y a bien quelque injustice à voir pleurer des enfants de chrétiens qui attendent la pitance, quand ils ont passé l’âge où le lait maternel suffit à leur appétit, même à leur gourmandise.

Et tout en reprenant le chemin de la cabane du vieux Lalisel, elle cherchait, dans sa tête, ce qu’elle pourrait bien faire pour que l'innocent ne s'aperçût pas trop du changement, et qu'il ne pâtit point de la misère probable.

Le plus simple n'était-il pas de faire commerce de sa beauté et de ce qui lui restait de jeunesse ? Plus tard, on verrait.

Devant la porte, le sabotier, auquel le petit homme adressait mille questions, faisait cuire, dans une large poêle, sur un feu de branches sèches, la bouillie de sarrasin qui bouillonnait déjà et crevait à la surface avec mille petites détonations.

Du plus loin qu'il l'aperçut, il la hêlà, lui criant qu'on n'attendait qu'elle et qu'il se sentait l'estomac très bas.

Et lorsqu'ils furent installés tous les trois autour de la poêle, sous cette voûte de feuillage, impénétrable, même aux rayons du soleil caniculaire, elle ne put s'empêcher de songer au lendemain dont les difficultés certaines lui étaient encore inconnues.

Le vieux qui, peut-être, se repentait de ses duretés de la veille, l'interpella avec bonne humeur :

- Prends ton temps, lui dit-il, il n'y a rien qui presse, et le vieux Lalisel peut bien te donner l'hospitalité du jour, à toi et à ce crapaud qui se barbouille de bouillie, sans rien perdre de son sérieux.

Et comme, tout en le remerciant, elle se récriait, disant qu'elle ne serait pas plus avancée que la veille et que la marche dans la nuit lui causait des inquiétudes :

- J'ai tout prévu, reprit-il avec un air de malice qui détendit les traits rudes de sa physionomie tannée. C'est aujourd'hui le marché de Valognes, approvisionné de marée par les pêcheurs et les poissonniers de Réville. Ils reviennent par ici à la nuitée, voiture vide et sacoche pleine, et j'en sais un qui m'a promis de t'emmener. Six kilomètres de moins dans les jambes, je suppose que cela compte !

Cela la flatta extrêmement dans les goûts de paresse ou plutôt de laisser-vivre auxquels elle s'était si bien accoutumée. Elle eut, en même temps, la joie intense de penser que le petit ne subirait point les fatigues de la route, et qu'elle pourrait l'emporter sur ses genoux au lieu de le traîner après elle, le longdes chemins.

Et lorsque le soleil, comme la veille, se plongea dans la fournaise incandescente du couchant, sur lebord de la route, ils attendirent tous trois.

A la nuit tombante, une voiture apparut au haut de la côte, et se mit à dévaler la descente, avec un fracas qui s'accentuait à mesure, et, quand elle ne fut plus qu'à une centaine de mètres, le vieux, dont la voix était encore bonne, hêla le conducteur, qui répondit par un claquement de fouet sonore.

Quelques secondes après, la voiture - une carriole montée sur deux roues et recouverte d'une toile à voile, soutenue par des cercles de fer - s'arrêta droit en face de la masure. Un homme en descendit, la casquette cirée sur la tête, et vêtu de cette ample, longue et épaisse camisole de laine brune, commune à tous les pêcheurs de la côte et qui, le grain passé, sèche sur le corps, comme devant un brasier de bourrées.

Il porta les doigts d'un geste rapide à la visière de sa casquette, et, tendant la main à Lalisel, il regarda la femme et l'enfant, et dit :

- Bonsoir la compagnie !

Et le vieux sabotier répondit :

- Bonsoir, Hautemanière ! Voila les deux voyageurs que je vous ai promis. Le tard se fait, et il est temps de vous remettre en route.

Alors, courbant sa vieille échine, il embrassa le petit, la mère aussi qui lui tendait la joue, et leur souhaita bonne chance, ajoutant qu'en cas de malheur, sa masure était toujours là, et qu'on y trouverait, en même temps qu'un morceau de pain, un bon conseil ce qui souvent vaut mieux.

Et la voiture repartit bientôt au pas du bidet d'allure qui soufflait et donnait de rudes coups de poitrail en montant au pas la pente escarpée.

Au sommet, Geneviève Folliot se retourna.

L'ombre du soir s'étendait sur le val, tandis qu'une clarté vague brillait encore sur les hauteurs.

Dans le fond et à plusieurs reprises, quelques bouquets d'étincelles jaillirent dans la nuit.

C'était le vieux Lalisel qui bottait le briquet pour allumer sa pipe, avant de rentrer dans sa masure, pendant que Geneviève, cahotée dans la voiture de Hautemanière, s'en allait vers le pays d'autrefois, prête à commencer une nouvelle vie.

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Résumé

Les Hautemanière, par Charles Canivet, 1885

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