Le chien du patron

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La barque de pêche Ernestine, du port de Barfleur, comptait un équipage de quatre hommes, dont le patron, en plus un mousse et le chien de Terre-Neuve, Matapan. Le patron avait rapporté celui-ci de Saint-Pierre, dans le temps où il faisait la grande pêche, à bord d'une solide goélette de Granville, en qualité de matelot.

Matapan étant tout petit et ne tenant guère de place, le gabier Rouxel l'avait logé dans son hamac où, pendant la nuit, le chien ronflait comme les hommes qui n'étaient pas de quart; puis il l'avait ramené à Barfleur, dans son sac, où Matapan, pas trop à son aise, protestait à sa manière.

Une fois de retour, Baptiste Rouxel, avec ses économies, acheta, pour pas grand'chose, une Abeille plate qu'il fit radouber, et, les réparations faites, enrôla des camarades, choisit un mousse qui était quelque peu son cousin, et se mit à faire, pour son compte, la pêche du congre, dans la Manche, où le vent d'hiver secoue les barques comme des feuilles et les essaime à tous les points de l'horizon.

A bord de l’Ernestine, Matapan grandissait peu à peu; son poil frisottant s'allongeait, noir par places, blanc à d'autres, sombre comme de l'ébène ou clair comme de la neige. Il était la joie du petit équipage et le favori de Baptiste Rouxel descendait à terre rarement, se trouvant mieux dans les coins du navire, sur les prélarts, au milieu des cordages enroulés, roulé lui-même, le mufle sur la queue, faisant semblant de dormir, mais ouvrant de temps en temps un œil, pour voir ce qui se passait à bord et si des intrus, profitant de l'absence des hommes ne s'y glissaient point, histoire de voler quelque voile de rechange, un bout de corde ou un aviron.

Matapan n'aimait point les maraudeurs, et l'avait maintes fois prouvé. En mer, Matapan rendait également des services, ramassait dans sa gueule les écoutes qui traînaient, et on l'avait vu, dans les temps maniables, la barre du gouvernail entre les crocs, ferme sur ses quatre pattes et maintenant ainsi la barque en bonne route, sans lui permettre ce que les marins appellent une embardée.

Maître Rouxel en était tout fier et n'aimait personne au monde plus que son chien.

Matapan était sa seule joie, dans cette existence dure des pêcheurs qui n'a pas de lendemain assuré, et qui se passe entre le ciel et l'eau, par le chaud et par le froid, par calme et par tempête, l'homme toujours ruisselant sous les coups de mer, perdu dans l'immensité et n'ayant, comme témoignage de son existence, aux yeux de tous ceux qui roulent comme lui sur et sous les vagues, qu'un petit fanal maintenu dans les haubans, à la lueur si faible qu'elle se perd dans les embruns et que les grands steamers qui ne l'aperçoivent pas passent sur la barque et la coulent comme rien du tout, après l'avoir éventrée.

Qui racontera, comme elle mérite d'être racontée, la vie terrible de ces gens de mer, prolétaires de l'Océan, dont l'existence même est à la merci des saisons, et qui sont exposés à mourir de faim, s'ils reculent devant le gros temps, et s'ils ne vont point chercher le morceau de pain qu'il leur faut, pour eux et pour les leurs, dans les replis des vagues furieuses ?

Maître Baptiste Rouxel, non sans peine, joignait, comme on dit, les deux bouts. Mais c'était un marin fini, comme il n'y en avait pas deux, depuis Grand-Camp jusqu'à Cherbourg.

Sa barque, l’Ernestine, légère comme un liège, semblait se rire des plus gros temps et se jouait, dans les grains les plus rudes, comme une dorade le long des flancs d'un gros navire. Rarement il tenait compte des avertissements du baromètre, sortant sans hésitation et rentrant sans avarie grave.

Pour que maître Rouxel restât à terre, les bras croisés, il fallait que le vent d'amont poussât droit dans la passe de terribles paquets de mer et fit, à l'entrée, une énorme barre d'écume blanche passant par-dessus la jetée, par-dessus les phares, et roulant ses volutes emmêlées avec un fracas épouvantable, jusqu'au fond du port, sur les rochers couverts de varechs où elle se brisait, en lançant des éclaboussures jusqu'aux nuages.

Parfois maître Rouxel, comme bien d'autres, était sorti quand- même, par ces temps de tremblement qui ne se montrent guère que dans la saison hivernale, quand l'eau de mer, quoique violemment remuée, gèle sur les coques des navires, sur le pont, et finit par pendre en fines aiguilles de glace, le long du bord, le long des vergues et le long des cordages; mais c'était à bord du bateau de sauvetage, quand le canon d'alarme tonnait au large ou quand les sémaphores annonçaient un navire en perdition dans les parages.

Dans les quelques rues du village, la trompe résonnait, appelant les hommes de l'équipage. Cela n'était pas long. Au bout de quelques minutes, tout le monde étant installé à bord, le patron à l'arrière et le sous-patron à l'avant, on roulait le bateau jusqu'à la mer, et, dans ces occasions-là, Matapan, vieilli, et marin d'expérience, partait avec les hommes, sautait dans l'embarcation et s'installait auprès de maître Baptiste Rouxel, les yeux sur la haute mer qui mugissait, sous les furieux assauts du vent qui la poussait et la bouleversait.

Un jour, par un temps effroyable, l’Ernestine rentra à moitié désemparée, ses deux mâts rompus au ras du pont, les voiles et les cordages en pagaille le long du bord, les pavois défoncés, enfin, dans un état lamentable.

Assaillie par un coup de vent aux abords du raz de Gatteville, noyée soudain dans l'ombre la plus profonde, enveloppée dans le grain comme dans un sépulcre, secouée, tordue, sans qu'il fût possible aux hommes de se reconnaître, c'est poussée par le vent de nord-est qu'elle avait pris d'elle-même la direction de Barfleur; et lorsque, dans l'accalmie relative qui suivit le premier assaut, le ciel se déchira en une ouverture assez large pour permettre de voir ce qui se passait, deux personnes manquaient à bord, le patron Rouxel et son chien Matapan.

Généralement ces grains subits n'ont pas de durée. Déchaînés avec une exceptionnelle violence, ils s'apaisent avec autant de spontanéité qu'ils se sont élevés; mais, pendant que dans le ciel roulent les dernières saletés de l’orage, la mer, remuée jusque dans ses profondeurs, se brise longtemps avec la même furie.

Comment maître Rouxel s'était-il perdu? Où avait-il été emporté ?

Les hommes interrogés n'en savaient rien ; peut-être très loin, peut-être très près du bord. Matapan seul sans doute l'avait vu partir, roulé par la lame et, comme lui, était disparu dans l'écume.

Que faire, dans un pareil chaos, au milieu des hurlements du vent et des hurlements de la mer, au milieu des ténèbres surtout, et quand on n'a rien vu de la catastrophe ?

Que tenter, avec une coquille de noix, ballottée en tous sens, quand on n'entend rien que le fracas impitoyable de la rafale, et quand on n'y voit rien, pas plus que dans un trou creusé à vingt pieds sous terre?

Alors, instinctivement les riverains accourus tournent les regards vers cette terrible mer qui prend tout, les faibles et les forts, les roule les uns et les autres dans un blanc linceul d'écume, et les rapporte, la plupart du temps, dans quelque crique de la côte, les laissant là, sur le sable et dans les goémons, comme repentante de les avoir pris, ou comme si elle manquait de place pour les garder.

Pour sûr, à la marée du lendemain, on trouverait le cadavre de maître Rouxel et celui de Matapan, à moins que le raz jaloux ne les eût engloutis et couchés tous deux dans quelque fissure rocheuse de ses bas-fonds.

Il n'y avait pas si longtemps qu'un côtre de plaisance s'était perdu là, coulé à pic, et par beau temps encore ! Et qu'en avait-on revu? ni un homme ni une planche.

Tout à coup, pendant que les pêcheurs amarraient à son pieu ce qui restait de l’Ernestine, on entendit, parmi les fracas affaiblis de la tempête qui se mourait, comme une série d'aboiements étouffés, de gémissements lamentables plutôt, mais si peu accentués, que l'on crut à une illusion.

N'importe ! on regarda, et, vers l'entrée du port, à l'aide de lunettes marines, on aperçut dans l'écume des vagues encore déchaînées la tête de Matapan, le terre-neuve de maître Rouxel; et bientôt sur les rochers qui peu à peu se découvraient, on le vit aborder, traînant avec peine une forme humaine, le corps du patron, qui n'était sans doute plus qu'un cadavre.

Aussitôt la foule se précipita, et quand elle arriva, couchés l'un près de l'autre, les deux corps, celui de l'homme et celui du chien, étaient étendus immobiles et parfois noyés par une vague plus haute, comme si la mer déçue eût voulu les reprendre.

L'homme, quoique parfaitement inerte, n'était pas mort, et le médecin de Barfleur, accoutumé à ces sortes d'opérations, s'efforça de rappeler d'abord la chaleur qui, de plus en plus, s'en allait.

Mais, les précautions les plus indispensables une fois accomplies et même avant que le patron Rouxel eût repris connaissance, le médecin fit chercher une civière sur laquelle on l'étendit, pour l'emporter.

Alors, tous ceux qui se trouvaient là présents furent témoins d'une chose singulière et qui fit venir les larmes aux yeux des plus endurcis.

Quand on souleva maître Rouxel pour l'installer sur la civière, Matapan, auquel on n'avait pas pris garde et qui, couché sur le flanc, râlait, se dressa, avec un effort pénible, sur ses quatre pattes tremblantes, comme pour suivre le cortège.

Mais on vit bien que ses forces le trahissaient et qu'il n'irait pas loin. Est-ce qu'il ne fallait pas aussi l'installer sur la civière et le ramener au logis en même temps que le maître qu'il avait sauvé?

C'est ce qu'on allait faire, mais on n'en eut pas le temps.

Matapan, debout sur le rocher glissant où il venait de déposer le patron à demi asphyxié, tourna vers la haute mer sa tête à moitié pendante ; un dernier et fugitif éclair s'alluma dans son regard éteint; puis il se mit à aboyer après elle, douloureusement, comme après un implacable ennemi, chancela et retomba, cette fois pour ne plus se relever.

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Le chien du patron, par Charles Canivet (nom de plume: Jean de Nivelle), 1888

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