Architecture hydraulique, par M. Belidor

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Projet pour la rade de Cherbourg

(…) Par cette raison, je n'entreprends point de parler de tous les autres ports de France que l'on trouve en suivant la côte afin de m'arrêter particulièrement à ceux qui intéressent davantage la Manche.

666. L'on a vu, article 607, combien ce canal était dangereux par l’irrégularité des courants, par les écueils qui se rencontrent dans le passage de la déroute, & dans le raz Blanchard, jusqu'à celui de Barfleur, sans parler des inquiétudes que causent en temps de guerre les corsaires anglais, toujours en croisière à couvert de leurs îles, ce qui oblige les navires français de faire route le long de la côte de Basse-Normandie, où il n'ont point d'abris assurés contre les ennemis ni contre les tempêtes. Comme d’aussi grands inconvénients ne pouvaient manquer d'attirer l'attention du ministère, la cour s’est déterminée à construire un port à Cherbourg lequel, étant perfectionné, sera d'un grand secours aux frégates de 40 à 50 canons & aux navires marchands ; cependant l’impossibilité de faire entrer dans ce port des vaisseaux du premier rang, a donné lieu au projet d'abriter la rade, de façon à les tenir à flot, sans être incommodés des vents.

Pour en juger, on se rappellera que nous avons dit, article 532., que cette rade se trouvait vis-à-vis le port, ayant aussi bien que lui son entrée principale N. & S. qu'elle avait une lieue & demie d'étendue de l'est à l'ouest, & du N. E. au S. O. fut une demi-lieue de large; à quoi j’ajouterai que la courbure de la côte & de l'île Pelé l'abritent de la plupart des vents, n'étant incommodée que de ceux du nord & du N. N. O. mais qui sont d'ailleurs d'autant plus favorables pour conduire les vaisseaux au port, que les marées qui viennent de cette part les y portent naturellement. Elle a encore cela d'avantageux que le fond étant de sable & d'argile, allant en pente du sud au nord, l'ancre ne peut chasser. Au surplus, on y mouille à basse mer au S. O. de l’île Pelé, par 5, 6 & 7 brasses d'eau, & plus loin à 8, 9 & 10.

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Ce sont tous ces avantages qui ont fait naître l'idée d'embrasser cette rade par plusieurs môles AB, CE, GH, & IK, qui formeront ensemble une retraite assurée aux plus gros vaisseaux. L'on voit qu'on laisse pour entrée principale de ce vaste bassin, l'intervalle HI, ayant de droite et de gauche les batteries H & I pour la défendre par des feux croises ; qu'on veut aussi ménager une autre entrée BC pour de médiocres bâtiments. Comme l'île Pelé couvre en partie dans les grandes vives eaux, on s’est proposé de la traverser d'une chauffée DE, DO, contre l'élévation des vagues, & d'y faire en tête une batterie O. Pour mieux défendre l'accès de cette île, ainsi que la partie de la rade qui s'étend vers l’est, on doit construire le fort L, à portée duquel se trouvera un petit port MDF, formé par la saillie DM d'une pointe de rocher, & par le petit môle FN qu'il faudra y faire, à quoi l’on joindra les commodités nécessaires a la carène & au radoub des vaisseaux.

L'on ne disconvenir que si jamais ce projet a lieu, son exécution de soit plus avantageuse à la France, qui aura, en face des plus beaux ports d'Angleterre, un asile capable de contenir une armée navale, dont l’utilité en temps de guerre se fait trop sentir pour en exposer les motifs. En attendant, le port de Cherbourg étant une fois achevé, sera toujours d'une grande ressource aux navigateurs ,qui pourront y attendre les vents favorables à doubler le cap de la Hague, & la pointe de Barfleur. Il deviendra un entrepôt d'autant plus utile au commerce, que les navires qui ne voudront pas s'exposer à la rade du Havre, nullement tenable en hiver, ni risquer d'entrer dans son port pourront faire transporter leurs marchandises de Cherbourg à Rouen par des allèges, qui dans l'espace de 12 heures, se rendront à l'embouchure de la Seine, pour de-là remonter en trois ou quatre jours cette rivière jusqu'à Rouen.

Projet pour l'établissement d'un port à la Hougue

668. Le désir d'accroître les forces maritimes de la France, a fait encore examiner s'il n'y avait point sur les côtes de Normandie quelque autre emplacement favorable pour y construire un port royal & l'on n'en a point trouvé qui fût plus digne d'attention que la fameuse rade de la Hougue où les navires ont coutume de mouiller, en attendant les vents propices ; d'autant mieux que la configuration de la baye qu'on y trouve semble inviter à lui donner la préférence. En voici la position.

Elle est située à l’est de la presqu’île du Cotentin, & au sud du cap de Barfleur, où le rivage de Ré ville avec celui de Saint-Vaast & de Morsalines forment deux anses. Entre ces derniers est une langue de terre, sur l’extrémité de laquelle est assis le fort de la Hougue ; & devant le bourg de S. Vaast se trouve l’île Tatihou, armée de batteries qui protègent cette rage, où il y a à marée basse 5, 6, 7 & 8 brasses d'eau, suivant qu'on est plus ou moins éloigné de terre. Elle s'étend entre la côte & le banc du bec, qui joint les îlotes S. Marcou, & l'on y passe entre le bout de ce banc jusqu’à la roche la plus avancée, nommée Gavendel, adjacente à l’île. Elle est abritée par la côte des vents du nord, jusqu’au sud-sud-est. Ceux qui dominent le plus, sont le N. E., l’E,. & le S. E. cependant en y a vu rarement périr des vaisseaux dans les plus fortes tempêtes, parce que son fond est d'une bonne renue. Après cet exposé, voici le projet qui a été conçu en conséquence.

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669. Il consiste à former un port dans l’espace qui est entre la Hougue & l’île Tatihou, où il y aurait toujours à marée baffe 4, 5 & 6 brasses d'eau. Pour cela il faudrait le couvrir de deux digues à peu près circulaires : l’une ABCD répondant aux roches de Saint- Vaast, & l’autre DEFG à celui de l'Adent, laissant entre leur tête A & G un passage commode ; de sorte que par cette disposition, le port aurait 650 toises de l’est à l'ouest, & autour de 500 du N. au S. où Ion ferait un bassin vis-à-vis Saint-Vaast, dont on formerait une ville avec l'île Tatihou, comme on le voit marqué par l'enceinte ponctuée.

Quoique ce projet soit des plus magnifiques, l'extrême de son exécution a été cause qu’il n’a pas eu lieu, joint à la crainte que les vagues n'ayant plus la liberté, comme de coutume, d'excaver & de nettoyer cet emplacement, il ne s'y fit des dépôts de vase capables de la combler insensiblement ; à quoi il importe fort de prendre garde quand il s'agit de former un nouveau port, de crainte qu'il ne devienne inutile quelques années après en avoir fait la dépense.

670. Un si juste sujet d'appréhension a donné lieu de rechercher s'il n'y aurait pas un autre moyen de profiter des avantages qu’offrait la même rade, sans avoir rien à redouter de fâcheux pour l'avenir. Après un mûr examen, on n'en a point trouvé de meilleur que de se servir de l'enfoncement formé par la pointe de la Hougue & le rivage de Morsalines ,en faisant à l’est une digue AB, parallèle à la langue de terre adjacente à Saint-Vaast, & une autre CDE à l'ouest, pour avoir un grand bassin & un avant-port, l’un & l’autre séparé. par une-digue EF, au milieu de laquelle on ferait une écluse G, pour que la retenue des eaux du bassin servit à curer le port, qu'on suppose accompagné de jetées HI & KL, portées jusqu’à la basse mer & dirigées de manière que la seconde venant aboutir au petit rocher du Manquet, puisse renvoyer dans le port le cours des marées, afin d'en mieux faciliter l'accès. Les vaisseaux auront l'avantage de s'y trouver à flot dans le temps de la basse mer, étant aisé de le creuser jusqu'à la profondeur de 20 pieds, parce que le terrain y est glaiseux, et que d'ailleurs il n'y' a nul obstacle à surmonter dans l'exécution, ni ensablements à craindre pour l'avenir, & encore moins la levée de la vague.

Je passe sous silence que la rade étant de bonne tenue, les vaisseaux n'y courront aucun risque dans un gros temps, & moins encore de la part de l’ennemi, lorsqu’elle sera protégée des forts & risban qu'on peut faire sur le rocher de Gavendel, & à la tête du banc du Bec. Que si l'on était obligé de lever l'ancre, il serait facile de passer dans le port, lequel ayant toujours de l'eau suffisamment à basse mer, l'on n'aurait pas longtemps à attendre pour y entrer avec le flot.

671. Il est certain qu'un port aussi heureusement placé, favoriserait beaucoup le commerce ; il serait d'autant plus utile, que la rade du Havre n'étant pas sûre,& l'entrée de son port étant souvent embarrassée par le galet que la mer détache des falaises de la haute Normandie, on pourrait réserver ce dernier uniquement pour le commerce, & transférer la marine dans le précédent, où les vaisseaux seraient plus commodément qu’en tout autre endroit de la côte. Le port de Cherbourg & celui de Grandville peuvent encore servir d'asile au commerce, & armer beaucoup de corsaires qui protégeraient notre navigation, & affaibliraient celle des ennemis, lorsque la guerre leur permet de se prévaloir de l'heureuse situation de leurs ports.

Comme des exemples tels que les deux précédents sont propres à fournir des idées dans le cas où il s’agirait de suppléer par l'art à ce que la nature aura refusé, soit pour mettre à couvert une rade qui ne l'est point, ou pour former un port qu'il faut garantir des dommages que les courants peuvent causer, en voici un troisième tiré du projet qui s'exécute actuellement à Grandville.

Résumé

Extrait de l'ouvrage "Architecture hydraulique, ou L'art de conduire, d'élever et de ménager les eaux pour les différents besoins de la vie", Partie 2, Tome 2, par Bernard Forest de Belidor, 1782-1790, où l'auteur traite des ports de Cherbourg et de Saint-Vaast.

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